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Des engrais vraiment verts présentés lors du Dephy tour viticole 2018

Le 26 juillet, le Dephy tour viticole 2018 apportait la preuve que la réduction de doses de produits phytosanitaires est possible. Sans risque de -30 %. Au delà, la chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire préconise d’associer plusieurs techniques, dont l’agronomie. En essai sur un ha, le domaine expérimental à Rully a réussi -70 % malgré la pression maladie de l’année. En parallèle, Bio Bourgogne a présenté un OAD pour réduire les doses de cuivre et a donné des exemples de mélange de variétés pour des engrais verts.

Créé en 2010, le réseau Dephy 71 compte aujourd’hui onze exploitations viticoles aux profils variés : de conventionnels à bio, de 4 ha à 35, en cave particulière ou coopératives… Travaillant au départ sur la pulvérisation, le groupe se tourne aujourd’hui

Au Domaine Briday à Rully, il était d’abord question de fertilité des sols. Si les agronomes débattent autour de cette notion, pour Mathieu Oudot, il s’agit de la « capacité d’un sol à répondre aux besoins de la plante pour produire correctement ». Cela repose sur trois paramètres « piliers » : physique (résistance du sol, porosité…), chimique (éléments nutritifs…) et biologique(microorganismes, faune…). « Un sol n’est pas qu’un substrat. Ce qui compte vraiment, c’est sa partie vivante », rappelait le technicien de la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire. Composé en moyenne de moitié d’éléments minéraux, d’un quart d’air et d’un quart de réserve d’eau, les experts avouent « ne pas encore tout connaître de la matière organique » et de son fonctionnement. Cette dernière fournit le « casse croute » aux habitants des sols (vers de terre, bactéries, champignons…). Surtout la fraction « fraiche ». La matière organique « humifiée », le fameux humus, est elle intéressante pour la résistance à la compaction, la porosité… la capacité physique donc du sol.

Le sol, une assurance écologique

Se voulant volontairement provocateur, Mathieu Oudot annonçait qu'en vigne aussi « l’herbe est un atout pour la fertilité ». Ce qui aurait fait bondir les viticulteurs par le passé est finalement rentré dans les pratiques courantes : l’enherbement, en plus de lutter contre l’érosion et améliorer la portance, contribue aussi avec "sa" photosynthèse à apporter du carbone au sol réutilisable par les micro-organismes, côté racines, qui elles décompactent le sol. Mais alors, combien faut-il de matière organique pour qu’un sol fonctionne bien ?

Le ratio matière organique sur pourcentage d’argile doit être au dessus de 17, en dessous de 12 %, c’est « mauvais ». « Reste que ce pourcentage est limité, il faut remettre le stock en face. Si vous avez un sol profond ou un tas de cailloux, ce n’est pas la même chose ». Une approche plus qualitative est le bilan humique, soit le pourcentage de sol qui se dégrade chaque année et qui doit être « compensé » par des apports. Le terme « compensé » est important ici car les engrais « n’apportent pas d’humus mais favorisent la vie du sol », expliquait Mathieu Oudot. Son collègue, Guillaume Paire conseillait de demander les coefficients ISMO des produits, qui désignent la quantité d’humus stable formée par kilogramme de matière sèche (M.S.) apportée au sol.

Reste qu’il est possible d’avoir un taux important de matière organique dans un sol « bloqué ». Au delà de l’équilibre NPK, il faut littéralement « creuser » les causes : sol compacté, excès d’eau, mauvais pH, carence, pratiques néfastes… voir excès de cuivre.

Fumier, lisier ou engrais ?

La chambre d’agriculture a donc analysé la fertilisé des sols de sept parcelles (Rully, Mercurey, Montagny, Davayé, Prissé, Vergisson, Chapelle-de-Guinchay) via, entre autre, le rapport C/N (carbone/azote) pour connaître la « dynamique » de la matière organique, plus ou moins jeune donc libre d’être utilisée. Les pratiques culturales – labour, couverture hivernale…- « joue à la fin » sur le niveau de biomasse mais « plus on va travailler le sol, plus on va perturber la vie du sol, surtout sa partie chimique ». Là encore, une « bonne » fertilisation – différent selon que c’est du fumier, du lisier de porcs ou du fumier de volailles – peut « compenser » l’effet négatif du travail du sol mécanique. Le vice-président de la chambre d’Agriculture, Robert Martin témoignait apporter du fumier de bovin tous les deux ans pour un coût livré de « 680 €/ha pour 20 tonnes » compostés, épandus au printemps. Un témoignage qui faisait réfléchir les vignerons présents qui avouaient le « coté pratique » des big bags d’engrais à stocker et n’ayant pas forcément un réseau d’éleveur ou le matériel adéquat pour l’épandre. Les techniciens chambre se tiennent prêt en tout cas pour convertir les tonnes/ha en doses d’engrais bouchon et inversement.

Engrais vert à surdoser

L’après-midi, au frais dans le cuvage du Domaine de la Monette à Mercurey, Diane Guilhem de Bio Bourgogne présentait les engrais « verts ». Ce sont des plantes cultivées dans les parcelles de vigne pour augmenter la fertilité d’un sol « et non pas, pour être récoltées », précisait-elle d’emblée. Un peu comme en grandes cultures ou en maraichage donc. Les objectifs et bénéfices visés peuvent être nombreux : amélioration de la structure du sol, apport de matière organique, maitrise des adventices, limiter l’érosion… « C’est différent de l’enherbement », assurait-elle, pour ne pas tirer de conclusion hâtive en terme de concurrence possible dans nos vignes étroites de Bourgogne, même si cela peut permettre de « réduire la vigueur » d’une vigne si on le souhaite. Les engrais verts sont une sélection d’espèces composés généralement d’une association de légumineuses, crucifères et graminées. Les premiers fertilisent en fixant l’azote atmosphérique, les seconds restructurent le sol et fixent la potasse et les derniers ont un effet décompaction en surface. La liste d’espèces est donc longue : féverole, pois fourrager, vesce, trèfles d’Alexandrie, trèfle incarnat, trèfle de Perse, lentille fourragère, radis chinois, moutarde blanche ou brune, avoine rude, seigle forestier, lin, tournesol… Un exemple pourrait être 25% de féverole, 25% de pois, 15% de radis, 15% de moutarde, 10% d’avoine et 10% de lin. Pour un mélange avec un objectif de fertilisation, les proportions idéales théoriques seraient d’avoir 50 % de légumineuses (avec différentes espèces) et moitié restant pour les deux autres types. La dose de semis conseillé est de 100 kg/ha mais il ne faut pas hésiter à « surdoser », comme en témoignent des essais dans le Jura (300 kg/ha) pour bien implanter le couvert. Ce dernier est ensuite à détruire par roulage, broyage ou enfouissement. Le retournement peut être nécessaire dans les deux derniers cas. « L’objectif est d’avoir une restitution à la vigne avant floraison, période ou la vigne puise l’azote dans le sol de façon importante », conseillait Diane Guilhem. L’implantation se fait avant une période pluvieuse, soit de mi-juillet à mi-août, soit de mi-septembre à mi-octobre, en semis direct pour éviter la minéralisation et les phénomènes de pourriture. Des travaux supplémentaires mais pouvant procurer de nombreux avantages (voir encadré)…

Autonome de A à Z

Installé en 2004 à Cheilly-lès-Maranges, Pablo Chevrot cherchait une solution à la compaction sur les 30-40 premiers cm en surface de certaines de ses vignes. Il se refusait de faire un labour profond ou passer un décompacteur. « Avec une dent, on levait des racines dans les vieilles vignes et on se demandaient toujours avec mon frère si on faisait bien ». En mélangeant deux espèces – seigle et pois fourrager -, il a « résolu le problème ». Son objectif maintenant est de limiter – voir arrêter – les apports d’azote mais ne pense pas pouvoir pour la potasse. Il prépare pour cela deux mélanges, un mélange riche en légumineuses pour les coteaux, des sols moins profonds qui nécessite des apports plus importants et un mélange avec plus de graminées pour les autres parcelles. « La limite de cette technique est qu’il faut semer maintenant », après une nouvelle campagne compliquée. Il cherchera néanmoins à détruire son engrais vert au stade pré-floraison de ses vignes, avec un covercrop et avant que ses couverts « ne montent en graines » pour une meilleure restitution aux sols. D’où le besoin d’associer les bonnes espèces.

Avec d’autres vignerons intéressés par cette pratique, Pablo a participé à un groupe de travail animé par le GEST (groupement d’étude et de suivi des terroirs) et Bio Bourgogne. Le groupe a été aidé par l’Atelier Paysan pour réaliser son propre matériel en autorconstruction. Pour une utilisation unique à l’année, à moins de le mutualiser, il cherchait à minimiser le coût. Résultat : 2.000 € pour son prototype. Des disques ouvrent le sol, créent un sillon. Suivent des dents et une distribution de graines. Des dents flexibles viennent enfin refermer le tout. Un rouleau alourdi avec du sable ou du béton, permet de bien refermer le sillon et tasser légèrement. Partit sur 3 lignes se semis pour faire moins de 40 cm de large, Pablo va « améliorer » son modèle en ajoutant des ressorts à ses disques « qui pouvaient sauter avec les cailloux » et passe à 4 lignes, toujours pour 40 cm de largeur au total. L’Atelier paysan, coopérative d’autoconstruction, lui a appris « énormément » pour réparer, construire ou adapter des outils. Prochaine envie, construire un rolofaca pour mieux pincer les couverts. Pour détruire justement la vesce, Pablo se voulait rassurant : « c’est facile avec une tonte puisque la vesce se développe dans une ligne, ce n’est pas comme lorsqu’elle est sous les pieds ». Et pour les radis : « ça se mange », même s’il faut lever les pieds un peu plus à la vigne.

Quid des activateurs de sol ?

Faut-il apporter des « activateurs » de sol ? « C’est toujours les microbes présents qui vont finir par reprendre le dessus », ne tranchaient pas les experts, après avoir entendu des témoignages plutôt positif de vignerons, bien que non prouvé en laboratoire. En grandes cultures, Arvalis, l’Institut du végétal a fait des tests pendant trois ans. Résultat : « pas de différences significative » sur les rendements des cultures ni sur la vitesse de minéralisation. La chambre d’agriculture de l’Yonne a mené des essais pour savoir ce qu’il en était en vigne. « Rien d’exceptionnel » la première année mais Guillaume Paire précise qu’après, « il y avait plus de petites (3 mm) racines en quantité, donc une meilleure capacité à explorer le sol et nourrir la plante ». D’ailleurs, au stade deuxième feuille, comparativement à un sol « non activé », les bois de taille faisaient le double d’épaisseur. A Montagny, le domaine Montorge utilise un de ces activateurs (Bacteriosol) depuis sept ans. Stéphane Briday lui l’a mis au printemps dernier pour la première fois à Rully. Pour lui, ça marche. « J’ai été envahit par l’herbe, c’était un herbier terrible. Je vais le mettre à l’automne et continuer à surveiller ». Ce qui ne décourageait pas Roeloff Ligtman qui veut essayer sur une parcelle compactée en sol argileux. De Bissey-sous-Cruchaud, Jean-Philippe Prétet l’encourageait : « moi, ça m’a aidé. Je vois aussi que mes sarments sont mieux dégradés ». Pour Guillaume Paire, pourquoi pas mais ces activateurs « ont un coût économique et si un sol fonctionne bien, ce n’est pas forcement la peine ».

Réduction des doses phytos : -30 % sans risque

Responsable des essais à la chambre d’agriculture de Saône-et-Loire, Florent Bidaut assure qu’il est possible « d’arriver demain à -25 % ou -30% de réduction des doses sans révolutionner les pratiques » mais en investissant tout de même dans du matériel de pulvérisation performant et bien réglé. « Au delà, la prise de risque est accrue », concède-t-il.  Le domaine expérimental à Rully est équipé d’une rampe AB Most. Il a commencé par réduire le nombre de traitements par l’observation des maladies, surtout en début de campagne. Il a aussi comparé plusieurs modèles de simulation des risques. A Rully, six passages ont été fait au 26 juillet : cinq anti-mildiou et trois anti-oïdium. « On a fait le premier traitement mildiou le 20 mai malgré une grosse pluviométrie en mars, des réserves d’eau et du brouillard. En faisant moins de traitement, on se passe plus facilement de CMR (cancérigène, mutagène, reprotoxique) On se passe d’anti-pourriture ». Au final, l’Indice de fréquence des traitements (IFT) est en dessous de 6, soit une réduction de -70 %, « bien au delà des objectifs d’Ecophyto 2018 » mais « on est pas loin de la rupture. Ce n’est pas faisable sur une exploitation de 15-20 ha », insistait-il. Pourtant, économiquement aussi, l’itinéraire est intéressant avec un coût des traitements à « moins de 300 € l’hectare ce qui donne plus de souplesse pour investir dans le travail du sol ».

Car, il faut rajouter sept passages pour le travail du sol, en griffant un rang sur deux. L’idée étant de « ré-enherber » avec un mélange de paturin et trèfles. Dans ces vignes « moyennement vigoureuses », un écimage et un rognage ont été pratiqué mais pas de vendanges en vert. Les rendements visés sont entre 50 et 55 hl/ha.

Promété, l’OAD « prévoyant »

Du côté de Bio Bourgogne, les pistes pour réduire les doses, de cuivre et de soufre en AB, se portent sur les huiles essentielles qui peuvent avoir un effet asséchant, les stimulateurs de défense des plantes (Blason Bastid de Bayer et Roméo de Syngenta) ou des préparations à base de plante, utilisées en Biodynamie. Maxime Haran, conseiller à Bio Bourgogne, présentait ensuite l’OAD Agroclim de la société Promété au travers une expérimentation sur une parcelle particulièrement sensible au mildiou. « L’objectif était d’évaluer la pertinence de l’outil en bio ». Cet outil d’aide à la décision est aussi en test au domaine expérimental à Rully de la chambre d’agriculture. Les données météorologiques (pluviométrie, température, humidité relative et humection foliaire) sont couplées à des données épidémiologiques et physiologiques, avec un capteur d’humidité sur feuilles. Les risques sont ensuite modélisés. A côté d’un témoin non traité, une modalité « Promété », conduite selon les indications du modèle, a été comparée à une modalité bio « normale ». C’est le Domaine de la Monette qui fait partie du Groupe Dephy Côte Chalonnaise animé par Bio Bourgogne qui a accueilli cette expérimentation. Des essais à reconduire car « l’outil est intéressant les années de faible pression en permettant de conforter les impasses à faire mais une année comme 2018 à forte pression, il n’y a pas de différences en raison des produits de contact, même rémanence et lessivage ». L’intérêt est peut-être en terme de positionnement le « plus opportun ». Roeloff va terminer en dessous des 4kg/ha de cuivre, mieux qu’en 2016 (5,83 kg/ha). Reste que comme ses confrères de Mercurey, en bio et conventionnel, il connaît des pertes de récolte à venir en raison du mildiou. Le « décrochage » s’est fait entre le 10 mai et le 11 juin, « période très humide », avec notamment une période de 11 jours de pluies en 12 jours. Difficile dans ce cas d’entrer dans la parcelle au bon moment. Les objectifs de réduction des doses sont néanmoins remplis, avec une économie de 25 % de cuivre et de soufre. Mais l’ensemble de la parcelle a été fortement attaqué. Promété et modalité « viticulteur » sans distinction. « A ce niveau là d’attaque, on ne peut pas parler de réussite », regrettait Maxime Haran. Après avoir investit dans un matériel de pulvérisation performant l’an dernier, Roeloff réfléchit à se ré-équiper d’un chenillard pour passer en condition humide.

Plus tôt dans la journée, son collègue, Stéphane Briday avait lui aussi témoigné de ses difficultés de l’année. « Avec le réseau Dephy, on rationalise mais toujours avec l’expérience des autres et l’observation ». Concluant d’une façon générale sur la réduction de dose, que ce soit en bio ou en conventionnel, « plus on va dans la précision des traitements, dans la réduction des doses, plus on est à la limite. La réduction, il faut y croire. D’autres préfèrent dormir… tranquille. Je suis déjà à -50 %, -30 % en moyenne, sans insecticide, anti-pourriture et quasi plus d’herbicide. Mais maintenant, on n’ose plus trop aller plus loin ». Les pouvoirs publics sont donc invités à aider tous les vignerons pour que les exemples de ces "pionniers" se généralisent. Mais sans aller jusqu’à l’interdiction des produits provoquant des impasses.

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