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Didier Guillaume, nouveau Ministre de l'Agriculture, veut « être un défricheur »

Ordonnances, sécheresse, salariés occasionnels, prédateurs, réforme de la Pac, repas végétariens. Le nouveau ministre de l’Agriculture Didier Guillaume fait le point avec Agra Presse sur les principaux sujets d’actualité, et livre ses orientations générales. L’ex-socialiste se place dans la continuité de ses prédécesseurs, Bruno Le Maire compris. L’heure est, selon lui, à la « transition » des pratiques agricoles, voire à une « accélération des transitions ». Didier Guillaume se pose également en « défricheur » sur certains sujets. Il souhaite notamment faire avancer les dossiers de l’assurance et du loup.

En tant que parlementaire, vous avez été rapporteur du projet de loi de Stéphane Le Foll. Y aura-t-il une continuité avec votre action en tant que ministre de l’Agriculture ?

Didier Guillaume : Depuis plusieurs années, l’orientation générale de l’agriculture française et européenne, c’est la transition, ou plutôt les transitions économique, sociale et environnementale. Depuis que je suis parlementaire, j’ai travaillé sur trois lois agricoles, celles de Bruno Le Maire, de Stéphane Le Foll et de Stéphane Travert. Globalement, ces trois lois avaient les mêmes orientations : la transition et un meilleur revenu pour les agriculteurs. La loi Egalim fait un grand bond en avant. Cela passe à la fois par des mesures comme l’inversion de la construction des prix, mais aussi par l’amélioration des pratiques agricoles. C’est irréversible, c’est une exigence. Nous sommes à un moment d’accélération des transitions. Les citoyens veulent moins ou pas de phytos et ils ont raison. Ils veulent une alimentation saine, avec de la traçabilité, des hautes valeurs nutritionnelles : l’agriculture doit s’adapter à la demande de la société. Et elle s’adapte depuis des années. Les agriculteurs utilisent beaucoup moins d’eau, de phytos

Lors du discours de passation, vous avez insisté sur la formation. Cela se manifestera-t-il par des moyens supplémentaires ou une réorientation ?

D.G. : Sans la formation, il n’y aura pas d’installation et de transmission. Il semble que les entrées dans les lycées agricoles soient moins importantes qu’elles ne l’étaient, je veux inverser cette tendance, d’autant plus que l’enseignement agricole est diversifié et offre des formations qui vont très au-delà du métier d’agriculteur, avec de très bons résultats en termes d’insertion. Je souhaite que le nombre d’agriculteurs ne diminue pas, pour cela il faut que des jeunes s’installent. Or, pour intéresser des jeunes, il ne faut pas entendre tous les jours que l’agriculture n’a pas d’avenir. Je vais me battre contre l’agri-bashing. Je ne veux plus qu’on montre du doigt sans cesse les agriculteurs. La formation doit aussi permettre de travailler sur les nouvelles pratiques et la transition, en parfait accord avec ce que porte le ministre d’État à la Transition écologique

Lorsque vous avez été nommé, nous avons identifié deux sujets que votre arrivée pourrait faire bouger : le travail saisonnier – des annonces viennent d’être faites – et les prédateurs. Quelle est votre position en tant que ministre sur ce second sujet ?

D.G. : Je tiens à souligner, au préalable, qu’avec les mesures présentées par le gouvernement, la Ferme France est gagnante. Sauf ceux qui ont peu de salariés permanents et beaucoup de travailleurs occasionnels. En tant que sénateur, j’ai posé une question au gouvernement pour dire que la suppression du TODE sans compensation n’était pas possible. Ce n’est pas parce que je suis devenu ministre de l’Agriculture que je vais dire l’inverse. Le Premier ministre a arbitré. D’abord pour une exonération portée jusqu’à 1,1 Smic pour le secteur agricole en 2019 et 2020. Après demande des parlementaires de la majorité, le gouvernement accepte d’aller jusqu’à 1,15 Smic en 2019 puis 1,1 Smic en 2020. Cela permet d’accompagner la transition. Je rappelle par ailleurs les mesures favorables aux agriculteurs prises par le gouvernement que sont la réforme de la fiscalité et les mesures sur la TICPE sur le gazole non routier, qui entreront en vigueur des 2019.

Vous n’irez pas plus loin ?

D.G. : Quand on veut supprimer les niches fiscales, tout le monde est d’accord sauf quand ça le concerne. Nous sommes arrivés à un point d’équilibre acceptable pour compenser la suppression du TODE. Je crois que c’est une bonne réponse.

Et sur les prédateurs ?

D.G. : Sur le loup, la situation actuelle n’est pas satisfaisante pour les éleveurs qui subissent les attaques, je le comprends. Un éleveur de brebis n’est pas là pour surveiller son troupeau le fusil en bandoulière, même s’il a son permis de chasse. Il doit pouvoir travailler tranquillement. La cohabitation entre l’éleveur et le prédateur devient très difficile. L’augmentation du nombre de prédateurs peut, dans certains territoires, remettre en cause le pastoralisme tel qu’il est pratiqué actuellement. Le plan national « Loup et activité d’élevage » a introduit des mesures nouvelles pour tenir compte de l’évolution de la population de loups et de sa répartition dans les territoires. Pour réguler la population de loups, on peut prélever jusqu’à 10 % de l’ensemble, auxquels s’ajoutent 2 % si cette limite est atteinte avant la fin de l’année. Le préfet coordonnateur vient d’ailleurs de faire usage de cette possibilité. Les éleveurs peuvent continuer à se défendre si nécessaire. Je compte bien travailler avec mon collègue en charge de la transition écologique et solidaire pour continuer à améliorer le dispositif et réduire au maximum les impacts de la prédation.

La négociation de la future Pac post-2020 a débuté. Avez-vous reçu une feuille de route de l’Élysée ou Matignon ? Quelles sont les orientations que vous souhaitez prendre ?

D.G. : Le président de la République a défendu un budget de la Pac ambitieux. La proposition de la Commission n’est pas acceptable en l’état, nous sommes déterminés à nous faire entendre. La Pac doit contribuer à la souveraineté alimentaire de l’Europe, à la transformation de notre agriculture à la protection des agriculteurs face aux aléas climatiques et à la volatilité des marchés mondiaux et à la structuration économique des filières. Je sais que les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur métier, mais pour l’heure nous avons besoin d’aides pour accompagner ces changements et d’une Pac protectrice

Avez-vous une préférence concernant les outils de gestion des risques ?

D.G. : Le chantier sur la fiscalité agricole, avec la mise en place de l’épargne de précaution, va permettre aux agriculteurs de pouvoir mettre de côté les bonnes années et faire face aux années plus difficiles. Je veux améliorer l’articulation entre les différents outils (épargne de précaution, fonds de mutualisation, assurance), et travailler sur la prévention des risques (pratiques agricoles, gestion de l’eau).

Je reste ouvert pour étudier les autres outils de gestion des risques comme l’assurantiel pour les aléas climatiques sur les récoltes. J’ai soutenu lorsque j’étais sénateur deux propositions de loi sur le sujet. Aujourd’hui, je le vois chez les agriculteurs de ma région, l’assurance est encore trop chère pour certaines productions, l’arboriculture en particulier. L’offre commerciale des assureurs qui proposent des options pour adapter les seuils de déclenchement et les franchises aux situations individuelles, est trop peu relayée. Le débat se focalise sur le contrat subventionné qui ne représente qu’une partie de la réalité.. Je veux être un défricheur. Il y a des sujets qui sont sur la table depuis des années, on doit pouvoir les faire bouger.

La sécheresse dure. Elle a grevé la pousse de l’herbe depuis l’été, puis les rendements des cultures de printemps. Et elle compromet aujourd’hui la pousse du colza, les semis de céréales. Faut-il aller plus loin que les premières mesures annoncées ?

D.G. : C’est une sécheresse exceptionnelle, longue et tardive – les premières coupes de foin ont plutôt bien marché. Depuis cet été, la situation devient très difficile dans les régions les plus touchées. J’ai demandé une situation précise aux préfets. Le gouvernement a déjà mis en place des exonérations de la taxe sur le foncier non bâti, l’accélération des avances Pac pour 70 %, ce qui n’est pas rien ! Nous allons réunir le comité national de gestion des risques pour examiner les premiers dossiers de calamité agricole début décembre, et un autre fin janvier. Les départements ont jusqu’au début novembre pour faire remonter leur dossier et l’évaluation des pertes, qui doit être la plus rigoureuse possible. Les premières indemnisations seront versées dès janvier. Ce qu’il faut éviter, c’est la décapitalisation dans les exploitations qui désorganiserait les filières. Je suis aujourd’hui dans la Meuse et dans les Vosges pour aborder ce sujet, et je ferai des annonces. Le gouvernement est au rendez-vous.

Les négociations commerciales débutent dans une semaine. La loi Egalim s’y appliquera-t-elle ? Une partie du texte est toujours au Conseil constitutionnel, il n’est pas promulgué, les décrets et les ordonnances restent à écrire ou à paraître.

D.G. : Le Conseil constitutionnel a rendu son avis hier. Je vais m’atteler à publier les ordonnances très vite, notamment celles sur le seuil de revente à perte et sur les promotions. La loi Egalim pèsera sur les négociations commerciales. La survie du système repose sur une nouvelle construction des prix. J’appelle les acteurs à la plus grande responsabilité.

Une ordonnance sur le prix abusivement bas est en négociation. Sur quel principe doit-elle aboutir ?

D.G. : La notion de prix abusivement bas est appréciée au niveau du contentieux. La loi a élargi cette notion qui est un dispositif essentiel dans le nouveau corpus législatif. Je veux que ce soit vraiment très opérationnel, car si on n’avance pas sur ce point, on ne pourra pas bouger les choses. Il faut que les coûts de production soient intégrés dans l’appréciation d’un prix abusivement bas.. Je compte sur les interprofessions pour être moteurs dans les discussions

Une ordonnance est en concertation sur la séparation de la vente et du conseil des phytos. Quel est votre objectif ? Comment être sûr que cela ne pèse pas sur les comptes des agriculteurs ?

D.G. : Personne ne remet en cause la réduction des phytos. Séparer la vente du conseil pour les produits phytosanitaires, c’est un gage de transparence et d’objectivité. C’est indispensable. Certains disent que cela va engendrer des coûts supplémentaires. Moi je dis : « Non, car si on utilise beaucoup moins d’intrants, les agriculteurs vont s’y retrouver financièrement ». Celui qui ne fait que du conseil peut amener l’agriculteur vers de nouvelles pratiques. Or, c’est bien l’objectif. L’efficacité du conseil doit faire en sorte qu’il n’y aura pas de surcoût à la fin.

Là où il reste des choses à caler dans le projet d’ordonnance, c’est sur le contenu du conseil qui va être séparé de la vente : conseil stratégique, individualisé, de préconisation. C’est la discussion que nous menons aujourd’hui.

En tant que sénateur, vous avez paru agacé, en séance, par les amendements qui concernaient les menus végétariens. Et en tant que ministre, vous avez expliqué que vous êtes favorable à ce que l’on laisse le choix de manger ou non de la viande dans les cantines – ce que satisfait la loi. Mais que faites-vous des études qui disent que la baisse de la consommation de viande est un levier pour limiter le changement climatique ?

D.G. : Dans la loi il est indiqué qu’à titre expérimental, un menu végétarien peut être proposé une fois par semaine. Je n’ai aucun problème avec ça. Mais je ne veux pas opposer les gens, et je suis attaché au principe de liberté : aujourd’hui, la société bouge, les acteurs de la filière viande le savent parfaitement, les comportements individuels ne sont plus aussi tranchés qu’avant. De nouvelles attitudes apparaissent, comme par exemple les flexitariens, des gens qui aiment la viande, et qui n’en mangent pas forcément à tous les repas C’est pourquoi il faut donner le choix en restauration pour que chacun puisse manger comme il veut, de la même façon que quand il y a eu le débat sur le porc à la cantine, nous avons trouvé un consensus pour que chacun puisse choisir.

Je suis quelqu’un d’éclairé, j’écoute ce que disent les scientifiques. Nos modes de consommation évoluent mais je refuse les ruptures brutales. D’ailleurs, je tiens à condamner fermement les attaques et les violences qui sont le fait d’une frange radicale. Je crois qu’elles desservent leur cause. Je veux que ces transitions se fassent dans l’apaisement et l’accompagnement.

Propos recueillis par Mathieu Robert et Nicole Ouvrard

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