Viticulture Environnement Actualité

Le métier de vignerons de demain, tous chercheurs, tous explorateurs ?

Vigneron à Vosne-Romanée (21), Jean-Yves Bizot est intervenu - lors de la dernière assemblée générale du BIVB à Savigny-lès-Beaune le 3 juillet dernier – lors de la table ronde portant sur le thème « vigneron, un nouveau métier ? ». Pour le vice-président de la commission technique et qualité du BIVB et président du GIP pôle Bourgogne vigne et vin, effectivement demain, le vigneron aura aussi un rôle « d’explorateur » des connaissances et du savoir. Un plaidoyer pour investir à tous les niveaux la recherche de solutions pratiques. Et il explique pourquoi en mettant parfois le doigt sur certains tabous…

Et d’emblée, Jean-Yves Bizot énonçait son hypothèse qui ressemble bien à des faits réels : « il est courant de dire que le vin est déjà inventé et qu’il n’y a pas grand-chose à faire côté innovation, hormis dans le détail. Le vin de Bourgogne est un produit défini, la délimitation est réalisée, la vigne est installée… Mais est-ce aussi simple ? Et est-ce aussi vrai que cela ? La question a de l’importance dans une profession qui légitime ses pratiques par leur antériorité et non par l’exploration ». Au vu des interventions suivantes autour de la typicité des vins – et notamment des vins natures dits à fortes personnalités pudiquement au BIVB – ou encore de la non-délimitation de l’appellation Bourgogne du côté de Chablis ou du Beaujolais, sa réponse était dans ses questions. Et de percevoir ici les limites d’une communication, certes efficaces, mais « magnifiée ». S’incluant dedans, « nous nous construisons un passé magnifique en racontant, en nous racontant une histoire : la religion, les moines, les délimitations des climats, la tradition millénaire... ». Ce passé « rassurant », le vigneron de Vosne-Romanée ne le renie pas en bloc mais invite ses confrères à ne pas jurer que par lui.

Une tradition n'est qu'une innovation pérenne

Certes « le futur n’est pas connu et paraît donc dangereux. On préfère le confort du passé avec toutes les règles tacites ou écrites, dont les cahiers des charges des appellations : ces derniers entérinent et valident une démarche déjà constatée, ils la pérennisent en la transforment en schéma technique unique devenu protocole ». Là encore, le vigneron invitait ses confrères à ouvrir le champ des possibles en la matière. Et d’être cinglant ou lucide au choix, en poussant un certain raisonnement jusqu’à son paroxysme : aujourd’hui « les remises en cause du système ont pour argument l’expression de racines encore plus anciennes : les vins natures par exemple, les cépages autochtones ou oubliés, le piochage... Une plus grande ancienneté garantit une authenticité encore plus grande. Je ne sais pas de quand elle date mais il y a dans notre métier la nostalgie d’une pureté originelle qui se serait dégradée et qu’il faudrait restaurer. Une époque idéale, rejetée dans un temps indéterminée, qui n’a jamais existé que dans le mythe que nous nous construisons » et de contrebalancer « retenir ce qui existe déjà est un moyen d’en préserver ce qui en subsiste ». Autant dire franchement qu’à ce moment de son intervention, une grande partie de l’auditoire de l’assemblée n’avait pas eu le temps d’intégrer tout son raisonnement, pourtant logique à la relecture.
C’est pourquoi, le vice-président de la commission technique du BIVB cherchait à simplifier par la suite : « dit autrement, notre futur s’écrit avec notre passé ». Il reprenait de plus belle sur une sorte de déchirement intérieur : « nous exploitons en fait une rente de situation et pour la préserver, nous investissons d’avantage dans notre passé que dans notre futur ».

Investir dans les idées

Ne souhaitant pas n'être que le trublion de la journée, il listait ses solutions : « l’avenir de la viticulture ne s'écrit pas avec des investissements matériels - constructions de cuverie, aménagements de chais, ou replantations de vigne - mais véritablement avec des investissements immatériels d’un autre ordre : réflexions, idées, organisations professionnelles. Elles doivent permettre de créer un espace de découverte et d’exploration ». Il développa par la suite.
Avant, il y a - pour lui - une forme d’urgence à ne plus attendre. Il citait les deux raisons « majeures » : le changement climatique et la « question sociétale » des traitements, « qui refonde le modèle agricole ». Personne ne remet plus en cause ses deux enjeux aujourd’hui et pourtant, il était le premier à véritablement poser ces problèmes sur la table en ce jour. Derrière lui, la crainte de beaucoup de vignerons est que « les deux remettent en cause à la fois le mode de production et le mode de valorisation ». Finalement, la quadrature du cercle par rapport au début.
Ce cinquantenaire est lucide lorsqu’il perçoit une perte de repères : « tout est remis en cause. Que sait-on en dehors des schémas techniques ? Beaucoup d’habitudes, de croyances, peu de faits avérés finalement. Pouvons-nous affronter ces nouvelles donnes avec des schémas nés au milieu du XIXe ? Non, ils ne sont plus adaptés. Il faut des moyens pour faire face. Il faut investir dans notre futur ».


0,03 % du CA pour la recherche

Et lorsqu’il parle d’investir, il disait clairement d’un point de vue financier. « D’un côté le capital du foncier viticole, dont je n’ose même pas imaginer le montant actuel (des dizaines de milliard d’euro ?), mais qui n’a de valeur que dans la mesure où il y a une production et qu’elle a une réputation. Donc un capital très fragile puisqu’il dépend d’une ressource unique, à préserver. D’un autre côté, le chiffre d’affaire des vins de Bourgogne. Environ 1.6 à 1.8 milliard d’euro par an ». Alors, il entreprenait de le comparer au budget investi dans la recherche via le pôle technique du BIVB : « 450.000 euro cette année. Quelques poussières à côté, purement technique, je souligne. On arrive à 0.03 % du CA ». Sachant que la moyenne des pays de l’OCDE, dans chaque grande filière, est de l’ordre de 3%. « Il faudrait aujourd’hui au minimum 100 fois plus, soit 45 millions, ce qui correspond en fait à la totalité des investissements de la filière vin en France », plaidait-il. Et de revenir sur la question qui fâche tout le monde, le traitement des vignes, « autour de laquelle on tourne sans oser l’affronter ». Il répartissait cette lourde tâche sur les épaules des élus, chercheurs mais également sur celles des viticulteurs.

Tous chercheurs

Car Jean-Yves Bizot veut croire en différents types d’engagement possibles, sur le plan collectif et individuel. Pour ceux ne voulant plus s’impliquer dans un ou des collectifs, il ne leur jetait pas la pierre et au contraire les motivait à proposer « différents ordres : les essais, les tentatives, on va dire l’exploration. Chaque viticulteur peut être et doit être un explorateur ». Ainsi, dès lors, « il faudra alors reconsidérer ces démarches individuelles - souvent taxées d’individualiste - et leurs rapports avec le collectif ». Pour lui, la nouvelle définition du collectif n’est là encore plus celle des « des grands mouvements syndicaux au XIX ou dans la années 50 » mais plutôt se définissant comme le « partage d’informations et d’expériences originales. Chacun a une perception des problèmes, et la diversité des points de vue, des approches, des essais est une opportunité pour tous, à condition que ce soit partagé ». Une bien belle idée qui reste néanmoins à concrétiser. Le BIVB va s’y employer.

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