Viticulture Economie

Une (r)évolution imperceptible en Bourgogne

Symbole de la région Bourgogne, son vignoble est un peu comme un escargot. A première vue, rien ne semble bouger, pourtant il évolue constamment. Domaines et maisons sont ici parfois bicentenaires et malgré les références vendeuses au passé, les choses évoluent. Production et négoce se mélangent. Et cela change subtilement les rapports...

Les grandes maisons bourguignonnes ont de longue date investit la propriété viticole, et cela des grands crus jusqu’au Beaujolais et même parfois bien au-delà. Ces achats de foncier ou de domaines leur ont permis d’être moins dépendant dans leurs approvisionnements. Cela leur a aussi conféré une image de propriétaires, de producteurs, de vignerons ou de "viniculteurs" selon.

A l’inverse, depuis une dizaine d’années, de plus en plus de vignerons ont opté pour le statut de négociants. Ni l’interprofession, ni la CAVB ne tiennent de registre dans ce domaine, pourtant les services des Douanes estiment ce chiffre autour de 400 en Bourgogne. « J’ai le sentiment que la fracture négoce-viticulture n’existe plus vraiment. Chacun comprend mieux le besoin de l’autre », estime Nathalie Boisset, du groupe éponyme. Comprenant une vingtaine de Maisons, le groupe Boisset noue de nombreux types de « partenariats » avec les vignerons. La norme reste toujours les contrats interprofessionnels annuels, mais des contrats « avec une simple tape dans la main » existent toujours… Pour élaborer des crémants de Bourgogne, par exemple, pour sa marque "Louis Bouillot", les acheteurs de chez Boisset « cherchent à contractualiser sur plusieurs années pour fidéliser, mais c’est difficile », regrette Nathalie Boisset. De fait, les vignerons bourguignons sont réticents à contractualiser pluri-annuellement.

Davantage d’achats en moûts

Résultat, les négociants s’adaptent et achètent plus tôt.Un phénomène amplifié par les petites récoltes successives de ces dernières années.

Les retraits de moûts augmentent, voire même ceux de raisins en vue d'une vinification complète des blancs dans les cuveries des maisons. Les achats en vrac de vins blancs se décalent. En cette mi-décembre, peu de ventes vracs avaient ainsi été enregistrées dans le Mâconnais.

« Les courtiers viennent échantillonner. Ils nous disent qu’ils vont revenir. Cela devrait se décanter normalement début 2018 », explique Jérôme Chevalier, président de l’Union des producteurs de vins Mâcon (UPVM). Du côté des metteurs en marché locaux, les caves coopératives sont elles aussi confiantes. Elles ont diversifiés leurs marchés, notamment à l’export. « Nous sommes satisfaits de nos marchés bouteilles. On attaque bien les négociations avec les GMS. Pour le moment, nous n’avons pas d’inquiétude », précise Marc Sangoy, président de la Fédération des caves coopératives Bourgogne-Jura. Tous deux tablent sur une stabilité des cours du vrac (à l'exception faite du Jura fortement impacté par le gel de printemps).

2 à 3 ans pour reconstituer les stocks

Car malgré le message interprofessionnel (celui du BIVB) qui se veut rassurant sur la capacité de la Bourgogne d’être « à nouveau en mesure de satisfaire ses marchés », la récolte 2017 est estimée autour 1,45 million d’hectolitres. « La Côte-d’Or n’est pas la Bourgogne », rétorque Vincent Laroche, président régional des Vignerons indépendants. Même s’il se réjouit que tous ses confrères côte-d’Oriens aient enfin fait le plein, il rappelle les nombreux aléas climatiques de ces dernières années (gels, grêles…). « Beaucoup de vignerons sont dans des situations tendues », plaide-t-il, en Côte-d’Or mais aussi dans son vignoble de Chablis, lui aussi impacté par le gel au cours de ces deux dernières années. Surtout, la demande des marchés reste plus soutenue que l’offre. Les stocks sont bas partout. Beaucoup estiment qu’il faudra deux à trois récoltes comme celle de 2017 pour reconstituer des stocks à la viticulture comme au négoce.

Pour preuve de cette tension, « en bourgogne rouge, les marchés (45.000 hl) se sont faits à nouveau rapidement sur la base des prix identiques - à 910 €/pièce - à ceux de l’an dernier », se réjouit Gérard Maître, président du Syndicat des bourgognes.

Les viti-négociants tirent certains prix

Mais alors, quelles différences entre des négociants traditionnels et des vignerons acheteurs ?

Chez les vignerons, le développement de la gamme est une tendance de fond. La Bourgogne étant un "grand village", beaucoup se connaissent, après avoir souvent fait leurs études dans le même lycée ou par membres de familles interposés. « Ces nouveaux négociants recherchent davantage encore la qualité. En additionnant les volumes, ça finit par compter ». Pour les appellations moins recherchées, un « prix d’amis » peut parfois se pratiquer. « L’affinité - comme avec les courtiers ou les négoces - a toute sa place. Ce n’est pas qu’au plus offrant ».

Mais, « tout dépend si le producteur a du vin et s’il peut privilégier ses marchés bouteilles », répètent les vignerons vendeurs. Toutefois une spéculation à la hausse existe et s’amplifie sur les AOC les plus renommées. « S'ils veulent absolument acheter une pièce de Pommard car ils ont un marché - direct ou export - et la payer 4.000 € au lieu de 3.000 € aux cours du BIVB, ces vignerons négociants le font. Cela peut créer un marché "artificiel" et déstabiliser » les cours des appellations et des crus les plus recherchés. Surtout pour les négociants traditionnels qui avaient des marchés historiques plus conséquents sur ces mêmes AOC.

Aujourd’hui en Bourgogne, « tout le monde a besoin de tout le monde. Tout le monde est gentil. Mais si les stocks se reconstituent avec 4 à 5 grosses récoltes, ce sera plus tendu », concluent - lucides - viticulteurs comme négociants, sans savoir d’ailleurs bien au nom de quelle famille ou métier ils s’expriment…

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