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Ancien éleveur retraité, Marcel Bouillot livre son analyse sur la crise qui frappe le monde paysan

A une heure où notre agriculture va mal - et c’est là le moindre des euphémismes - Marcel Bouillot, ancien éleveur à Champlecy, nous livre son regard et son analyse sur la crise qui secoue le monde paysan dans nos campagnes. Un témoignage à lire et à partager.


 

« Les difficultés dans de nombreux domaines occupent les grandes lignes de la presse.

Malheureusement, les agriculteurs - désormais moins nombreux - sembleraient moins touchés par la crise. Ils ne manifestent pas bruyamment, ne sont pas équipés de banderoles ni de slogans révolutionnaires.

Pourtant, aujourd’hui, pour les paysans qui restent, c’en est trop !

Les paysans harcelés - et principalement les jeunes - "harcelés" par des fournisseurs divers et dans l’impossibilité d’honorer des factures ou des échéances - préfèrent parfois se supprimer. Ils sont atteints dans leur fierté, dans leur honneur d’hommes de la terre courageux et honnêtes.

Oui, cet échec leur est devenu insupportable, ne s’en sentant aucunement responsables.

 

Les raisons principales…

Elles sont économiques principalement : nos prix de vente sont approximativement les mêmes qu’il y a vingt-cinq ans mais il est vrai que les aides publiques nous désignent à la vindicte aux yeux des artisans et des commerçants… Ces aides ne couvrent pourtant jamais les pertes de revenus, surtout chez les jeunes qui viennent de s’installer.

Chez ces derniers, un revenu moyen de 350 à 400 € par mois dans les meilleurs des cas leur interdit tout projet familial…

Les raisons principales sont aussi le manque de visibilité. L’entrée dans notre pays de produits en provenance de pays, même européens, qui ne sont pas soumis, ni aux mêmes charges salariales, ni aux règles sanitaires qui sont les nôtres. Les mêmes produits non européens mais conditionnés en France nous donnent, pour certains, l’impression de manger français.

Une administration oppressante "foutant la pression", comme le disent nos jeunes.

Oui, bernés à chaque fois nous le sommes quand, pendant tous ces quinquennats des promesses électorales de simplification, sont généreusement distribués…

… Et que va-t-on faire de toutes ces directives en gestation qui vont faire que la France, une fois de plus, doit laver plus blanc que blanc ?

Enfin, un venin abondamment vomi sur tous les produits agricoles qui, en grande partie, nous arrivent hors de France, salissent notre image, voulant nous rendre coupables aux yeux du consommateur de tous les problèmes sanitaires.

 

Voici donc une partie des raisons pour lesquelles de jeunes agriculteurs passionnés, éleveurs en particulier, voyant leurs produits méprisés ou attaqués par des soi disant diététiciens irresponsables ou trop zélés s’avouent vaincus et attaqués dans leur fierté…

Et une fois les principaux prêts à l’installation remboursés, au prix de sacrifices familiaux, de week-end sacrifiés, sans vacances, nos jeunes ne renouvelleront pas l’expérience et libéreront leurs fermes.

Ils auraient, eux aussi, tant aimé transmettre ce virus de la terre !

Une étude récente - et sérieuse ! - montre que dans un avenir très proche, dans de nombreuses communes, quatre à cinq exploitations vont se libérer, être rendues disponibles, sans repreneur annoncé, alors qu’il y a quelques années encore les candidats à la reprise formaient une longue file d’attente…

 

Et l’avenir ?

Depuis quelques années, des exploitations moyennes, par manque de rentabilité pour s’équiper et ne pouvant se moderniser, viennent grossir celles déjà importantes qui pourront les "absorber" facilement, quitte à devenir ensuite intransmissibles pour des besoins de capitaux importants.

Mais il est vrai que des surfaces importantes bien structurées pourront, pour quelques unes, se tirer d’affaires.

Elles pourront même se convertir dans les céréales, se labourant avec des tracteurs sans chauffeur puisque, soi disant, c’est là l’avenir. Au début, les rendements seront plus que corrects puisque le bocage, depuis des siècles, s’est enrichi par la présence d’animaux mais les moyens modernes et gigantesques auront tôt fait de les appauvrir.

Pour que ces surfaces soient rentables, l’arrachage de nos haies et de nos arbres ne posera-t-il pas de problème de conscience ?

Que vive donc encore longtemps ce bocage qui existe grâce au courage de nos hommes pleins de bon sens et à leur fierté du travail bien fait… Ce même travail qui fait que le tourisme de notre Bourgogne du Sud en région d’élevage, c’est 4 à 5 % du produit départemental !

Notre fierté est donc quelque fois récompensée.

Je n’ose penser que dans nos régions, toutes les prairies ne pouvant se labourer se trouveraient un jour envahies de chardons, de ronces, d’épines ou de rumex ! Et cela pourrait peut être faire le bonheur de ceux qui, ne sachant guère utiliser les outils manuels, verront leur chère nature reprendre ses droits.

Et oui, malgré mon âge, je suis de plus en plus passionné par notre terre dans sa grande générosité qui nous offre ainsi des paysages exceptionnels. Cette terre que j’ai toujours considérée comme un outil de travail - et non comme un objet de spéculation - qui ne demande qu’à être transmise sans intention de m’enrichir.

Aussi, Mesdames et Messieurs les élus de tous poils et de toutes couleurs que je vois dans les hémicycles, smartphones ou revues en main, vous n’ignorez pas je pense qu’entre ces mêmes mains et unanimement vous détenez peut être quelques solutions à ce qui va devenir, demain, un vrai problème de société causé par la désertification du milieu rural, qui ne pourra supporter aucun retour en arrière.

Notre région vivra très mal des paysages sans nos animaux charolais, ceux-là même qui - en symbiose avec l’éleveur - rendent notre bocage tel qu’il est… avec des haies taillées au cordeau, qui restent toujours vigoureuses, et des chênes plusieurs fois centenaires.

Et oui, cela avec nos animaux que nous ne tuons pas par plaisir, même si certains extrémistes de l’image s’acharnent à montrer au public des photos et des vidéos (toujours les mêmes depuis des années) et que nous avons dénoncées sans indulgence.

Les éleveurs soucieux du bien-être animal rendront responsables ces porteurs d’images salissant notre profession avec des intentions néfastes et préméditées.

 

Enfin, vous tous responsables au plus haut niveau, allez-vous être encore longtemps insensibles sans en recherche les raisons à la mort volontaire de ces jeunes agriculteurs, chefs d’entreprise, laissant dans ce drame des familles marquées pour le reste de leurs jours ».

 

Militant dans l'âme

Ancien éleveur à Champlecy, aujourd’hui domicilié à Charolles, Marcel Bouillot est un de ces anciens paysans qui n’a pas la langue dans sa poche. Catholique engagé, ancien du lycée de Ressins dans la Loire, pétri de culture humaniste, il a milité dans ce qui s’appelait autrefois les organisations du Sud-Est, celles qui prônait l’application de la Doctrine sociale de l’Eglise à la chose agricole et a su monter au créneau quand, dans sa vie professionnelle, il a jugé important de le faire. Ancien membre de la chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire, ancien administrateur du Crédit agricole, Marcel Bouillot est aujourd’hui âgé de 87 ans.

L’ancien éleveur charolais souligne avoir eu la chance de voir son fils, Didier, lui succéder et bientôt son petit-fils, Jean.

« Mon seul souci de spéculer aura été celui de transmettre », note-t-il en bas de la page comportant le propos ci-dessus reproduit, et marqué de sa signature et de la date du 5 octobre 2017.

 

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