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Anticiper les difficultés pour bénéficier des atouts de l’agriculture de conservation

L'agriculture dite de conservation est un ensemble de pratiques culturales visant à favoriser l’activité biologique du sol pour améliorer son potentiel agronomique. Les itinéraires s’appuient sur trois piliers : une réduction drastique du travail du sol, l’utilisation de couverts d’intercultures améliorant et les rotations de cultures.

 

 

La solution est-elle dans les mélanges ? Illustration par les résultats d’un essai mené par l’ESA Angers sur deux années consécutives

« Le mode de gestion le plus répandu en agriculture est de réagir à un événement, diagnostique lucide Frédéric Thomas, exploitant en agriculture de conservation et rédacteur en chef de la revue TCS, signifiant "techniques culturales simplifiées". Après la détection d’un risque tels le salissement, un ravageur, un manque de fertilité... un diagnostic est établi et un programme "correctif" est mis en œuvre pour régler le problème. Cette approche a prouvé son efficacité mais en s’attaquant aux symptômes, elle masque ou reporte le traitement des causes, plus ou moins profondes. C’est pour cette raison que la répétition de solutions identiques, en rotation comme en désherbage, conduit de plus en plus au développement de résistances, tant chimiques que mécaniques. Il est donc conseiller d'essayer de changer de stratégie pour y inclure un maximum d’anticipation, comme ont appris à le faire les adeptes de l’agriculture de conservation (AC).

Structurer le sol et favoriser les micro-organismes

L’agriculture de conservation vise d’abord à réduire tout ou partie du travail mécanique ce qui a pour but de favoriser la vie du sol et sa structure. Cependant, la réussite de la simplification du travail du sol et du semis direct (SD), suppose une bonne organisation « naturelle », c'est-à-dire que la réussite dépend de l'état et passé de la parcelle. En fonction du type de sol, de l’agressivité des pratiques précédentes et de l’exigence du climat et des cultures, la période de transition vers l’AC peut être très courte ou prendre plusieurs années.
Dans tous les cas, des profils de sol, des tests à la bêche associés à l’observation des racines du système cultures-couverts et de l’activité biologique permettront de prendre les bonnes décisions pour toujours anticiper une bonne structuration. Qu’elle soit biologique ou mécanique, une bonne structure du sol est le garant d’une bonne circulation de l’eau, de l’air mais aussi de la colonisation des racines. Avec de l’expérience, obtenir et conserver un sol "naturel" peut générer des économies notables de temps et de mécanisation. Cela apporte également beaucoup plus de résilience en condition de récolte difficile et surtout une bien meilleure gestion des à-coups climatiques. C’est d’ailleurs ce que beaucoup ont pu mesurer au cours de l’hiver 2017-2018 et pendant ce printemps particulièrement humides.


Ne jamais mettre la terre à nue


Deuxième grand principe de l'agriculture de conservation, ne jamais laisser la terre sans couverture végétale. Ces couverts offrent une protection au sol et nourissent son activité biologique. L’accumulation de matières organiques en surface abritant une vie intense débouche sur la construction d’un mulch, véritable épiderme protecteur du sol. Celui-ci anticipe et assure le lit de semence dans un milieu vivant et aéré avec d’importants flux de fertilité, sans risque de battance ni de compaction. Même si cela prend du temps et demande des investissements (couverts, apports organiques localisés...), mettre en œuvre une stratégie d’homogénéisation par la surface et les rotations peut permettre de compenser habilement un sous-sol hétérogène.
À l’inverse du désherbage chimique ou mécanique qui sont des stratégies de réaction avec les limites d’efficacité qu’on leur connaît, la gestion du salissement est certainement le domaine où l’anticipation donne d’excellent résultat en agriculture de conservation. La disparition rapide de toutes les graines à la surface du sol a l’avantage de rendre la typologie du salissement très prédictible et permet d’organiser les enchaînements de culture en conséquence. Ainsi, il est aujourd’hui possible d’anticiper des champs « propres » en AC au point de faire assez facilement des impasses en désherbage alors qu’une mauvaise rotation peut conduire à la situation inverse. La rotation permet de retomber à de faibles niveaux de salissement qui débouchent sur des économies d’herbicides dans les cultures suivantes, de la flexibilité et une plus large possibilité de cultures et d’associations.


La diversité végétale limite les risques


L’agriculture de conservation cherche également à contenir une grande partie des maladies et des ravageurs qui accompagnent les soucis de salissement. « Les maladies et les ravageurs sont souvent une réaction naturelle au manque de diversité que nous refusons d’introduire dans nos systèmes de production, détaille Frédéric Thomas. En d’autres termes, et comme avec les adventices, nous déployons beaucoup d’énergie pour lutter contre des ennuis alors que nous les invitons dans nos parcelles et même les cultivons », exagère-t-il pour bien se faire comprendre.
La diversité et l’intensité végétales liées aux cultures et aux couverts, associées à la réduction des agressions mécaniques et chimiques, permettent d’encourager la biodiversité fonctionnelle des parcelles. Par exemple, la stratégie colza associé, développée par les réseaux AC, est très parlante. En plus d’apporter plus de biomasse, de racines, d’azote mais aussi de fleurs à l’automne, donc globalement énormément plus de diversité, cette stratégie permet de réduire, voire supprimer le travail du sol, les insecticides et même dans certains cas, tout ou partie des herbicides. L’axe de conduite recommandé en agriculture de conservation est le maximum de diversité.

Cultiver l’autofertilité

L’agriculture de conservation encourage le recyclage de la fertilité grâce aux couverts végétaux, injecter de l’azote dans le système par l’implantation de légumineuses et plus globalement, développer « l’autofertilité ». C’est d’ailleurs l’une des grandes différences avec les autres formes d’agricultures, qui, par le travail du sol, déclenchent, souvent une forte minéralisation de l’azote pour assurer le démarrage des cultures quitte à en perdre par lessivage. À l’inverse, les itinéraires AC conservent beaucoup mieux la fertilité et même la développent. Cela demande d’accepter parfois une disponibilité plus faible à l’installation des cultures d’où la nécessité d’une localisation d’engrais au semis surtout dans les cas « extrêmes » de semis direct dans des couverts vivants. Quand les engrais ne sont pas incorporés sous le mulch, ils sont déposés sur une zone très carbonée avec une activité biologique avide d’azote pour se développer. Traverser cette matière organique limite les risques de pertes par volatilisation, par ruissellement et par lessivage, mais cela a un prix : le ralentissement de l’efficacité immédiate en passant par la phase biologique et organique.
Comme l’agriculture de conservation s’exonère du travail du sol, c’est la culture précédente qui garantit le succès de la culture suivante à moindres frais et avec le maximum de chance de réussite. La culture précédente fournit ainsi le niveau de structure du sol, de résidus, de repousses et de salissement, de facilité à semer mais également de fertilité et de risque ravageurs et maladies. Pour illustrer ce point, évoquons l’exemple du colza. En semis direct, un précédent orge est l’une des pires situations. Il laisse un matelas de pailles difficiles à franchir, des repousses envahissantes, peu ou pas de fertilité, un sol sec et souvent beaucoup de limaces. Pour contourner habilement ces conditions compliquées, mieux vaut anticiper avec une culture de légumineuse graine, un maïs ensilage, voire un tournesol ou à l’extrême un soja.
Ainsi, l’introduction d’une culture à marge brute négative peut déboucher sur des économies et plus de réussite pour la suivante, renforçant la rentabilité globale de l’exploitation. Tenter d’avoir une meilleure gestion de l’interculture suivante permet des économies de travail du sol (déchaumage), une amélioration de la structure, une entrée extérieure d’azote ce qui facilite le semis direct de la culture qui suit. C’est d’autant plus une question d’anticipation que les bénéfices de fertilité, d’économies d’azote et de désherbage voire de gain de productivité, ne seront ressentis que sur la céréale voire les deux céréales qui suivent.

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