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Naissance d’une production française dédiée au vin sans IG (VSIG)

L’association nationale interprofessionnelle du Vin de France (Anivin), c’est-à-dire des vins sans indication géographique (VSIG), a signé le 10 avril un partenariat historique avec deux opérateurs importants du secteur vitivinicole, Evoc-Vinadéis et Grands Chais de France, pour lancer la première production de vignobles dédiés à Vin de France. La filière Vin de France s’approvisionnait jusqu’ici en vins destinés à des IG et manquait régulièrement de volumes. Elle disposera bientôt de vignobles dédiés, où elle pourra innover dans ses pratiques, notamment par la mécanisation, hors des cadres imposés par les cahiers des charges traditionnels. Les bouteilles seront commercialisées en vins de cépage, principalement à l’export. Objectif d’ici 20 à 30 ans : atteindre 30.000 hectares.

Jusqu’alors, la filière Vin de France ne disposait pas de vignoble dédié. Ce segment commercial de vin, créé en 2010, est alimenté par 750 viticulteurs rattachés à une AOC ou une IG qui décident, selon les années, d’écouler telle ou telle proportion de leur vin de merlot, sauvignon, cabernet, chardonnay, etc., a indiqué Valérie Pajotin, directrice de l’Anivin.

La situation devrait évoluer au printemps. L’Anivin a signé le 10 avril un partenariat historique avec le négociant Grands Chais de France et avec l’ensemble coopératif Evoc-Vinadéis, pour lancer la première production de vignobles dédiés à Vin de France. Ce partenariat inclut également l’Institut français de la vigne et du vin (IFV).

Un premier vignoble pilote sera planté par Grands Chais de France ce printemps sur une surface de 30 ha dans l’Aude. Un second vignoble pilote d’Evoc-Vinadéis sera planté au printemps 2019 sur la même surface, également dans l’Aude. Le créneau visé est celui des vins de cépage, en cœur de gamme – et non d’entrée de gamme, a insisté le président d’Anivin, Noël Bougrier – très demandé sur les marchés internationaux. « Nous ne sommes pas là pour produire des grands crus mais du vin pour le plaisir », a ajouté Bruno Kessler, vice-président de l’Anivin et négociant chez Grand Sud Vin, du groupe Taillan

Une production déficitaire

L’objectif de ces plantations est d’assurer « enfin » une production dédiée de vin, s’est exclamé Noël Bougrier, président de l’Anivin. « Depuis 2010 qu’existe la dénomination, cela fait des années qu’on nous interpelle “alors ? alors ? alors ?”. Eh bien voilà ! », a résumé Bruno Kessler.

« Nous avons des résultats satisfaisants à l’export, mais nous manquons de volume. Il est temps de donner un coup d’accélérateur pour assurer un approvisionnement durable », a ajouté le président de l’Anivin. L’an dernier, 88 millions de bouteilles avec mention de cépage ont été commercialisées, soit une progression de 10 % par rapport à 2016. Soit une valeur de 163 millions d’euros (+ 10 % également). La progression a été de 3 % sur le marché britannique, de 10 % sur le marché allemand, de 16 % aux États-Unis, de 34 % au Canada et de 39 % en Chine en 2017.

Le défi de l’approvisionnement pour répondre à cette demande « se pose de façon cruciale » et « le leadership de la France viti-vinicole se maintiendra uniquement si l’approvisionnement appuyant la croissance de Vin de France est suffisant », alerte l’Anivin.

Le Vin de France est vendu sous mention de cépage, un repère simple pour les consommateurs récents, qui ne sont pas connaisseurs des terroirs, surtout dans les autres pays. Les cépages sont universels, les terroirs sont spécifiques, par définition.

Il n’est pas envisagé de mener la compétition avec les vins espagnols à un euro le col. Le Vin de France est choisi, à l’export, sur les segments premium (de 7 à 9,99 $ la bouteille) et super premium (de 10 à 13,99 $), selon l’Anivin.

Des vignes favorables à la mécanisation

L’Anivin revendique des pratiques méthodiques et industrielles : les vignobles devront être rentables, compétitifs et être éco-compatibles. La filière souhaite implanter des vignes de toute pièce, en choisissant le nombre de ceps à l’hectare, le mode de palissage, la hauteur, la longueur et la largeur des rangs, pour assurer la meilleure rentabilité économique.

Les cépages seront choisis sur des critères connus du marché international : merlot, cabernet-sauvignon, chardonnay. Les vignes bénéficient de « fertirrigation » : la vigne est à la fois irriguée au goutte-à-goutte et fertilisée par des éléments nutritifs, afin que le rendement et le profil des raisins soient maintenus même en années sèches ou très chaudes.

L’Anivin met en avant le développement de la mécanisation sur ces vignobles. Les rangs seront longs : 200 à 400 mètres, pour la meilleure efficacité de la mécanisation. La taille sera effectuée en haie (au-dessus de la vigne), ce qui permet un nombre de grappes plus important, des grains de raisin de taille plus petite : un ratio favorable à l’élaboration de vin à haute expression aromatique sur le segment super premium, et à la baisse du coût de production.

Par ailleurs, les vignobles ne seront pas traités aux herbicides, notamment pour réduire le temps d’entretien. Et des capteurs météorologiques permettront la modélisation des maladies cryptogamiques avec une précision à l’îlot cultural près.

Ces conditions devraient garantir un revenu de 9.000 euros à l’hectare, soit une marge minimale de 83.760 euros par an pour 30 hectares. Les coûts de production sont estimés à 6.958 euros par hectare, et les rendements à 150 hectolitres à l’hectare, soit 20 tonnes de vin à l’hectare

Le projet à long terme : 30.000 hectares

Cette nouvelle production est construite pour l’export, le marché intérieur pouvant en requérir environ un quart à terme, a évoqué Noël Bougrier. Gérard Guiraud, président de la cave coopérative du Razès (groupe Evoc) espère 500 hectares dédiés à la production de Vin de France en 2025. À très long terme, c’est-à-dire dans 20 ou 30 ans, les dirigeants de l’Anivin comptent attirer suffisamment de viticulteurs pour couvrir 30.000 hectares et ainsi susciter des installations de jeunes viticulteurs.

Un argument auprès des jeunes vignerons pour se lancer dans la production de vin sans indication géographique (IG) est la possibilité d’innover en dehors des cahiers des charges des IG. « La dénomination Vin de France laisse toute sa place à l’élaboration de vins créatifs », a conclu Serge Tintané, viticulteur et vice-président de l’Anivin.

Un élément essentiel de sécurité du débouché, la contractualisation

Un élément essentiel du montage de cette nouvelle production est la contractualisation entre les deux viticulteurs des deux domaines et leurs partenaires négociants. Cette contractualisation sera la règle quand d’autres vignobles seront implantés. « Nous avons sous nos yeux l’annonce d’un vrai démarrage, parce que des contrats sont signés entre des viticulteurs et des négociants. Dès lors que le viticulteur a une perspective de débouché avec un acheteur, il répond à la demande et le projet peut fonctionner », a commenté Bernard Farges, président de la Cnaoc, la Confédération des AOC viticoles. « Pour la réussite d’une filière, il faut des producteurs et des metteurs en marché dans des relations équilibrées, c’est la clé du succès », a-t-il rappelé. « Il a été dit que si les vignobles sans indication géographique ne démarrent pas, c’est parce que l’on entrave leur lancement. C’est faux. On le voit, on met en place une contractualisation, et comme par hasard, le projet prend forme », a ajouté Bernard Farges.

« Un parti pris très innovant en viticulture, en œnologie et en marketing »

Quel nouveau pas représente la naissance d’une filière de vignobles dédiés à la dénomination Vin de France ? Faut-il y voir l’émergence d’une nouvelle catégorie de vins ?

On ne parle de catégories que chez les producteurs. L’objectif des vignobles dédiés à Vin de France est de toucher de nouveaux consommateurs à l’export prioritairement et aussi sur le marché intérieur. Ces vignobles s’adressent à des consommateurs étrangers ou nouveaux pour lesquels « le vin de mon village » ne signifie pas grand-chose.

Ce qu’il faut voir dans cette nouvelle filière, c’est le parti pris très innovant, tant en viticulture qu’en œnologie et qu’en marketing. Cela permettra à la France d’être compétitive à l’export. Je salue le partenariat entre l’Anivin et l’IFV. En viticulture, on ne conduit pas la vigne de la même façon pour produire un vin facile à boire, fruité et à haut rendement que pour un vin d’AOC haut de gamme.

Cela va-t-il modifier le positionnement des AOC et des IGP ?

Il va mieux falloir hiérarchiser les positionnements pour éviter la concurrence entre AOC, IGP et Vin de France. L’AOC est la haute couture. Le Vin de France est le prêt-à-porter. Or, les AOC sont trop commercialisées au prix du prêt-à-porter. Les AOC devraient être vendues à plus de 15 euros la bouteille dans les rayons dans les pays étrangers, ce qui est loin d’être le cas. Il faut que cette démarche du Vin de France soit complémentaire.

La présence de Vin de France produit de façon compétitive peut-elle limiter les importations croissantes de vin en France ?

Oui je le pense. Certes, Vin de France ne s’adressera pas au marché de la bouteille à un euro, mais je suis persuadé que son segment peut se placer entre le vin IGP et le vin espagnol, dont les prix s’élèvent maintenant.

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