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En matière de véganisme, le bon sens finira par s'imposer. Billet d'humeur d'une agricultrice au bon sens paysan

La journée internationale des véganes du 1er novembre attise chaque année les militants anti-viande. Marie-Françoise, agricultrice en Haute-Savoie et fidèle lectrice de la presse agricole départementale, analyse avec justesse, bon sens et recul cette évolution de notre société qui frise le délire. Imparable.

 

Les adeptes du véganisme revendiquent ne consommer aucun produit issu des animaux ou de leur exploitation. Au-delà de la viande, du poisson, des produits laitiers, des œufs et du miel, les véganes excluent la consommation de tout autre produit issu des an

J’ai toujours autant de plaisir à rendre visite à ma tante Claudine. Très alerte malgré ses quatre-vingt-quatre ans, c’est une personnalité attachante au franc-parler cinglant.

-       « Ça c’est bien passé cet hiver ? T’as pas été malade ? » ;

-       « Pourquoi faire ? » !

Le ton est donné. Les microbes n’ont qu’à bien se tenir. Et pour confirmer : « La Claudine, tu sais bien : le Bon Dieu en veut pas et le diable en a peur ».

Elle porte un regard acéré sur le monde qui l’entoure. Rien n’échappe à sa critique, avec le bon sens et le recul des personnes que la vie n’a pas épargnées. Après le traditionnel passage en revue des troupes (familiales), la discussion s’engage comme toujours sur l’évolution de la société. Et c’est bien souvent que je reporte mes visites, car je sais qu’il me faut plus d’une longue après-midi pour savourer chacune de nos rencontres. Et ce jour-là, je suis gâtée !, ma tante est en pleine forme.

-       « Non, mais, dis-moi pas ces véganes… ».

Le sujet est lancé. L’émission regardée la veille l’a mise en ébullition. Je n’ai plus vraiment la parole.

-       « Dis-moi pas le contraire, l’Homme est omnivore. Depuis toujours. Cueilleur chasseur, c’est bien ce qu’on a appris à l’école, non ? ».

Là, je pressens que l’après-midi consacrée à Claudine ne suffira pas.

-       « Les végétariens, je peux comprendre : des intolérances alimentaires, ça peut s’expliquer… Les végétaliens, j’ai plus de mal. On voit bien qu’ils ont jamais eu faim. Pendant la guerre, à la ferme, heureusement qu’on avait les œufs et le lait !… Mais les véganes… ».

J’ai, ce jour-là, « du grand Claudine ». Entre souvenirs de jeunesse et certitudes, elle me livre le fruit de ses réflexions.

-       « Et froid ! Le jour où ton grand-père nous a acheté nos premiers godillots en cuir, c’est nos pieds qui lui en ont été reconnaissants, bien au chaud dans les chaussettes tricotées par ta grand-mère. Tu sais les tricoter, toi, les chaussettes ? Faudra que je te montre. Et si on n’avait pas eu nos pèlerines de laine en hiver pour aller à l’école… T’as connu la pèlerine ? ».

Elle fait les demandes et les réponses, pour ne pas être interrompue.

-       « La soie, on n’a jamais eu les moyens. Alors, de pas en porter, ça nous a pas fait boiter. Pourtant, c’est pas que ça nous faisait pas envie, les bas de soie ».

Pas facile la double négation. Vous me suivez toujours ?

-       « Et sur quoi il l’aurait aiguisé son rasoir, ton grand-père, pour se tailler la moustache ? Tu vas me répondre qu’à l’époque du martinet, pour un gamin déplaisant comme ton frère… végane, c’était le bon plan. La foudre rouge ce bon dieu de gamin ! ».

Décidément, elle se souvient de tout ce qui avait fait notre jeunesse.

-       « Maintenant que j’y pense, si ! Y’a bien une chose pour laquelle j’aurais épousé leur cause : l’huile de foie de morue. Tous les matins, une cuillère à soupe ! Soit disant que ça nous renforçait, parce qu’ici, dans nos montagnes, on manquait d’iode. Enfin, faut bien croire que ça m’a pas fait de mal ».

À voir la grimace à la seule évocation du remède, j’imagine sans peine le supplice.

-       « Et heureusement qu’on avait du miel pour cicatriser les plaies… ».

Elle hausse les épaules et sourit à l’évocation de ces souvenirs. Son visage s’éclaire d’un magnifique sourire.

-       « Les animaux sont pas bêtes. Ce qui me rassure, c’est qu’y a pas de risque de contamination croisée pour une fois » ;

-       ????

-       « Tu verras jamais une vache carnivore ou un chien herbivore. Tu peux leur faire confiance ».

Soudainement, je m’inquiète. Je la vois s’étrangler en rigolant.

-       « Heureusement que nos ancêtres étaient pas véganes ».

-       « Mais, de quoi tu parles ? »

-       « Être végane c’est un engagement en faveur de l’abolition de toute forme d’exploitation des animaux ».

-       « Oui, et… ? »

-       « Si les chevaux ou les bœufs avaient été interdits pour les labours… On serait morts de faim depuis longtemps ».

-       « Imagine aussi, Lamartine, Victor Hugo et tous ces grands écrivains, au nom du bonheur animal… »

-       « Quel rapport entre les véganes et l’écriture ? »

-       « Mais heureusement que personne leur a interdit de prendre une plume d’oie et de l’encre de seiche pour écrire. L’écriture, c’est pas seulement le savoir, c’est aussi la transmission du savoir. Nous, on a appris à écrire à la plume. Pas toi ? ».

Bien sûr, je me souviens des doigts maculés par l’encre dans l’apprentissage du maniement d’un porte-plume… Et des appréciations de la maîtresse : « Oh, la belle mer bleue ! » en marge d’une tache sur le cahier…

-       « Et sans instruction, où en serait notre société actuellement ?… »

Je ne vois que le présent et, si parfois je me projette dans l’avenir, ce n’est que par souci médical pour la santé de ces nouveaux adeptes. Claudine, elle, comme à son habitude, voit plus large.

-       « Et je te parle pas des peintres : Michel Ange ou Léonard de Vinci sans le vermillon de la cochenille ? Tu te rends compte de tout ce qui nous manquerait ? Et des artistes : faute de boyau de mouton, Stradivarius avec des violons sans corde, il aurait eu l’air malin ; Et sans peaux, la garde républicaine sans tambour, tu parles d’un prestige ; Beethoven, Vivaldi et tous les autres grands compositeurs… Rien ! ».

Comme à mon habitude, je me suis contentée d’une vision tronquée. Claudine est imparable. Elle n’en demeure pas moins attentive à leur combat.

- « Tant qu’ils me parlent pas de la cause animale avec un chihuahua dans les bras ; quand je pense à ces animaux de compagnie enfermés toute la journée dans un appartement. Leur sort est-il plus enviable que celui d’un chien de troupeau ? L’un s’ennuie, l’autre travaille. Lequel est le plus heureux de vivre ? »

Elle conclut victorieuse :

-       « À bien y réfléchir, je suis contente qu’ils apparaissent seulement maintenant les véganes ! Je t’ai fait de la crème brûlée. T’as rien contre ? Comme faisait ta grand-mère, en laissant infuser des feuilles de pêche de vigne dans le lait ».

Marie-Françoise

 

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