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« 85 % des phytos disparaitront d’ici 20 ans... y compris le cuivre » en Agriculture Biologique

Le 28 mars à Davayé, les rendez-vous du Vinipôle Sud Bourgogne avait pour premier thème "Une charte pour bien vivre ensemble et maîtriser les risques Santé/Environnement des pratiques phytosanitaires en Bourgogne". Retour sur les débats et les enseignements.

Pour présenter la charte régionale "Engager nos terroirs dans nos territoire"», son porte-parole, Frédéric Barnier n’avait pas débuté comme il l’avait fait à Vinosphère : « fermez les yeux. Projetons-nous dans une "œno-fiction". Imaginez des vignerons poursuivis pour avoir traiter des vignes proches de sites sensibles. Imaginez une carte - non plus de nos climats - des potentiels victimes des pesticides. Imaginez une nouvelle règle d’étiquetage nous imposant d’écrire l’ensemble des résidus de pesticides contenus dans nos vins. Imaginez un chef d’exploitation devant un tribunal pour avoir exposé ses salariés… Ouvrez les yeux. Soit vous fuyez, soit vous vous dites qu’il est encore temps d’agir pour anticiper cette fiction qui n’est pas si éloignée déjà de notre réalité ».

A Davayé, il ne veut plus attendre. La profession « a encore son destin en main ».

Pour l’heure, « la charte n’est pas contraignante ». Cependant, Frédéric Barnier ne se fait pas d’illusion sur le temps restant. La pression médiatique ne va pas faiblir et les pouvoirs publics y seront de plus en plus sensibles. Les viticulteurs bourguignons ont de ce fait tout intérêt à aller « vers des pratiques plus vertueuses », en les choisissant, plutôt que d’en subir d’autres.

Autre raison de ne pas traîner, « 85 % des phytos pourraient disparaître d’ici vingt… Et même peut-être le cuivre », annonçait d’ailleurs le directeur technique de la Maison Jadot. Histoire de rappeler que l’Agriculture biologique est tout autant concernée et doit aussi chercher des solutions... C’est donc bien « l’ensemble » de la filière « qui devra changer ». Mais attention, tout en sachant qu’en appellations régionales, l’équilibre économique sera « plus fin » à trouver et gérer. Des réflexions sur la valorisation des AOC sont donc en cours car « on ne peut pas demander de changer si le modèle économique est mis en danger ».

Être pédagogues

Charlotte Huber de la Confédération des appellations et vignerons de Bourgogne (CAVB) et Benjamin Alban du service Vigne & Vin de la chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire présentaient le plan d’actions de la charte. Trois objectifs sont visés : réussir le bien vivre ensemble, renforcer la responsabilisation des viticulteurs et mettre en œuvre « un tas » d’actions.

Pour engager le "dialogue" avec les riverains et les ONG, plusieurs réunions ont déjà eu lieu dans le vignoble dès cet hiver. Une plaquette de présentation du métier de vigneron est en cours de finalisation. Les viticulteurs sont invités à s’impliquer dans la rédaction des documents d’urbanisme pour limiter localement les zones sensibles.

« C’est bête mais il vous faut surtout savoir parler de votre métier », redisait Benjamin Alban qui invitent les vignerons à faire preuve de davantage de pédagogie, la métaphore étant pour lui le meilleur moyen. Après le rappel des bases (stades phénologiques, 350 h/ha/an de travaux manuels…), « il faut collectivement parler de nos problématiques maladies (bactéries, ravageurs, virus…). Expliquer que l’on pulvérise des "médicaments" dans de l’eau pour lutter contre ces maladies. Nous ne disposons que de ce moyen. Il n'existe malheureusement pas de pommade ou de vaccins », regrettait le nouveau chef du service Vigne & Vin de la chambre d'Agriculture. Son service va aussi rédiger un bulletin technique - équivalent de celui destinés aux professionels « Le Fil » - et cela à destination des mairies afin de les avertir d’éventuels traitements. La charte sera enfin présentée dans l’ensemble des établissements scolaires viticoles de Bourgogne.

Préréglages des pulvés

Le deuxième résultat attendu dans la charte est le « changement et l’adaptation » du matériel, car « certains sont mal utilisés », ne cachait pas Charlotte Huber. La première des priorités est de vulgariser l’utilisation de buses anti-dérives. Deuxième priorité sera donnée à « limiter et éliminer l’usage des canons dans un pas de temps assez long », et cela d’ici 2025, ce qui fait grincer quelques dents sur le terrain dans les deux sens. Les fabricants et distributeurs de matériels - et les revendeurs de produits phytos - se sont dits tous d’accords pour échanger chaque années avec la profession en vue de « renforcer les compétences » globales. Ils sont notamment prêts à faire des « préréglages des pulvérisateurs avant campagne » et s'apprêtent à « proposer deux types de réglages » : un de mise en route et un réglage "plus poussé" qui « s’insérera entre le contrôle obligatoire et le contrôle de pulvérisation ».

De nombreux techniciens ont aussi participé à la rédaction de nombreuses fiches de réglage des pulvés. Les organismes financeurs des formations seront incités à orienter vers des formations sur les « bonnes pratiques ». En parallèle, l’attractivité des métiers de la viticulture devra être « renforcée » pour ne pas continuer de vivre une certaine désaffection (tractoristes…).

En finir avec les CMR

Sur un pas de temps encore plus long, la charte vise aussi à soutenir les projets de recherche et développement et des « projets collectifs » qui visent à réduire l’utilisation des phytos. Sur un laps de temps « encore plus long », des variétés de vigne résistantes aux maladies cryptogamiques vont être testées en Saône-et-Loire et en Bourgogne.

Des programmes annuels de traitements seront élaborés avec une volonté nette de supprimer les herbicides en plein dans les parcelles ou encore de ne plus proposer de traitements "CMR", molécules cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques. « Dans nos MémoVignes, on essaye de faire cette transition d’abandon progressif. Ce n’est pas nouveau, comme l’abandon des herbicides, des anti-germinatifs, des anti-acariens… mais le vigneron doit pouvoir absorber la charge de travail induite en coûts et en temps », rappelait Benjamin Alban.

Avancer avec l’INAO

La charte est appelée à évoluer en fonction des résultats sur le terrain, prévenait la CAVB qui invite d’ores et déjà les ODG à réfléchir à une seconde version. D’ailleurs, à la question de la salle sur l’intégration de mesures agro-environnementales (MAE) dans les cahiers des charges, « l’INAO a une volonté générale d’intégrer des MAE, soit de manière très light, soit de manière très poussée, dans les cahiers des charges, ODG par ODG », expliquait Frédéric Barnier, lequel sait que cela prendra du temps. Les discussions vont donc s’ouvrir sur le terrain, mais « qui dit modification des cahiers des charges, dit contrôles par Siqocert sur ces points-là », prévenait-il aussi. Et d'ajouter, de façon neutre sur sa préférence, que les entreprises ont déjà la possibilité de « faire reconnaître des démarches individuelles avec des pratiques différentes » (AB, lutte raisonnée, Terra Vitis, biodynamie…).

Le président du Vinipôle Sud Bourgogne, Robert Martin concluait ce premier thème des Rencontres 2018 en insistant sur l’efficacité des réunions locales pour « dépassionner les débats ». Il dressait un parallèle avec la restauration, accusée de réchauffer des plats industriels : « ils ont mis des vitres pour "ouvrir" leur cuisine pour savoir ce qu’on aura dans notre assiette. Nous, vignerons, nous devons aussi  nous ouvrir aussi à la société civile pour montrer et expliquer notre travail ». Plus de doute, place est désormais aux actions.

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