Elevage Economie Département Environnement

Interview de Joël Limouzin, Vice-président de la FNSEA Sécheresse « Le Gouvernement doit prendre en compte cette situation atypique »

Vendredi dernier, à l’occasion d’un déplacement dans l’est de la France, Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture, a annoncé des mesures de soutien aux agriculteurs victimes de la sécheresse. Joël Limouzin, vice-président de la FNSEA prend acte de ces mesures mais attend des mesures plus ambitieuses. Il l'avait notamment évoqué la veille au Breuil.

Joël Limouzin au Breuil

Actuellement, quel impact a la sécheresse sur le monde agricole ?

Joël Limouzin : Actuellement, au moins 70 départements sont très impactés par cette sécheresse atypique de 2018. Je dis qu’elle est atypique car elle a commencé en juillet et elle dure encore. Même si la pluie semble maintenant arriver, les dégâts sont faits. Dans les précédentes sécheresses estivales, comme en 1976 et 2003, la pluie était arrivée en septembre permettant une repousse automnale des pâtures. La situation est également atypique car les récoltes de printemps ont été satisfaisantes en volume, notamment en herbe, mais la sécheresse et l’effet canicule de cet été ont fait bruler l’ensemble des cultures. Tous les secteurs ont été touchés, notamment l’élevage au travers des prairies, mais les conséquences sont aussi importantes pour le colza. Les semis ont été catastrophiques. Le stress hydrique les a empêchés de lever. En 2018, on aurait 15 % de surface de colza en moins. De plus, la sécheresse et le froid qui arrive pourraient avoir des conséquences sur les récoltes de grandes cultures en 2019 et sur la pousse de l’herbe de printemps qui devrait redémarrer difficilement. Nous alertons d’ores et déjà sur l’impact de la sécheresse en 2019. Cette situation est donc très exceptionnelle. 

Comment accueillez-vous les mesures annoncées par Didier Guillaume vendredi dernier ?  

J.L : Nous prenons acte des 15 millions d'euros débloqués pour l’exonération ou l’allègement des cotisations sociales, notamment pour les agriculteurs mis en difficulté par la sécheresse. Mais il ne s’agit pas d’une nouvelle mesure, elle avait été annoncée il y a déjà plusieurs semaines. Nous prenons également acte de la volonté de systématiser l’exonération de la taxe sur le foncier non bâti, qui se réalise dans les départements en lien avec les directions départementales des finances publiques. Nous regrettons cependant, la non-prise en compte de la revendication FNSEA sur la mise en place d’une avance des trésoreries Pac à hauteur de 90 %. Dans certains départements, des agriculteurs n’ont même pas reçu l’acompte de 70 % annoncée par le ministère car ils sont en situation de contrôles, c’est inadmissible cela les met dans une position financière difficile. Une situation qui n’aurait pas vue le jour s’il y avait eu des avances de 90 % des ATR. De plus, dans certains départements il est difficile de reconnaitre la situation de calamité agricole en raison des critères actuels. Pour avoir cette reconnaissance il faut justifier de 30 % de pertes fourragères et de 13 % de perte du produit brut d’exploitation. Ces critères nous posent énormément de problèmes. Premièrement, en raison de la diversification des exploitations, pour être plus résilientes, elles sont nombreuses à ne pouvoir rentrer dans ce dispositif de perte de produit brut. De plus, pour calculer les pertes fourragères on prend en compte les récoltes d’été, d’automne mais aussi de printemps. Ces dernières ont été correctes et elles représentent généralement 70 % de la récolte annuelle. Il est donc difficile dans certains départements de justifier de 30 % de pertes. Cependant, ce critère ne prend pas en compte le fait qu’il a fallu nourrir les animaux cet été et cet automne avec les récoltes de printemps ; aux 150 à 160 jours d’alimentation hivernale, il faut ajouter environ 120 jours d’alimentation supplémentaires. En matière d’alimentation nous avons quasiment deux hivers. Si l’on prend en compte ce critère on arriverait à 45 % de pertes dans certains départements. Nous faisons donc pression sur le ministère pour qu’il prenne en compte cette situation atypique.

Quelles sont vos demandes pour soutenir les agriculteurs victimes de la sécheresse ?  

J.L : Nous souhaitons que le fameux 13 % de produit brut soit révisé. Nous en parlons depuis des années, il faut lever cet obstacle pour prendre en compte l’évolution des profils d’exploitations. Mais il faut rester très prudent et continuer à encourager le développement des assurances qui est dans une bonne dynamique et qui évolue dans le bon sens. Il faut continuer à la développer en utilisant des outils d’analyses de plus en plus précis et adaptés à la diversité des exploitations, pour estimer les pertes de production. Cette année grâce aux assurances des agriculteurs ont déjà touché un acompte sur leur indemnisation. Le dispositif calamité est plus long à mettre en œuvre. L’assurance fait partie des outils de gestion des risques dans les exploitations. L’exercice consiste donc à préserver un système qui incite à aller vers l’assurance tout en ayant un dispositif calamité efficace pour répondre aux enjeux de solidarité. Ce dispositif est un engagement de l’état pour compenser les pertes de fond. Nous attendons un affichage clair du ministre sur ce sujet déjà pour montrer qu’il a une vraie ambition avec une enveloppe conséquente. Les agriculteurs veulent aussi, pour éviter la décapitalisation des cheptels, savoir qu’il va y avoir un dispositif pour moraliser le prix des fourrages. Nous faisons actuellement face, en raison des prix et du manque de disponibilité, à de réelles difficultés pour trouver des fourrages pour nos troupeaux. Nous demandons que les fourrages soient recensés dans les départements pour connaitre les disponibilités et mettre en relation les vendeurs et les acheteurs. Ceci pourrait permettre d’éviter aux éleveurs de vendre leurs animaux à des prix dérisoires. Le cumul des handicaps est terrible dans les régions touchées.

Les mesures de soutien annoncées

A l’occasion d’un déplacement dans la Meuse et les Vosges, le 26 octobre, Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture a annoncé de nouvelles mesures de soutien au agriculteurs victimes de la sécheresse et notamment le déclenchement de la procédure de reconnaissance des calamités agricoles. Trois comités de gestion des risques en agriculture se réuniront exceptionnellement en décembre, janvier et février pour examiner les dossiers. Le dépôt des dossiers est ouvert jusqu’au 12 novembre 2018, pour le comité national de gestion des risques en agriculture (CNGRA) de décembre. Didier Guillaume a également indiqué que le dégrèvement de la taxe sur le foncier non bâti (TFNB) est simplifié pour les zones sinistrées par une procédure de dégrèvement d’office, activée dès que les taux de pertes seront transmis à la direction départementale des finances publiques. Il a aussi annoncé le report ou allègement du paiement des cotisations sociales auprès des caisses MSA, une enveloppe de 15 millions d’euros vient d’être ouverte pour l’ensemble des intempéries de 2018. De plus, un acompte de 50 % sur les indemnisations « calamités agricoles » sera versé pour les agriculteurs qui ont recours à la télédéclaration. Enfin, le ministère précise la mise en place de dérogations à certaines obligations liées à l'application des directives nitrates, notamment une plus grande souplesse en ce qui concerne les obligations de couverture automnale des sols.

Services

Recevoir la newsletter