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La crise du beurre démontre que la guerre des prix fait toujours rage

Dans la crise du beurre, on assiste depuis quelques semaines à un mélodrame commercial à la française. Il s’agit en fait d’un bras de fer entre les industriels laitiers et la grande distribution, alors que les producteurs comptent les points.

Cette crise du beurre a pris ses racines sur des « fondamentaux » du marché tout ce qu’il y a de plus classiques. Le prix européen du beurre vrac connaît un pic actuel à 7.000 euros la tonne, contre 4.000 euros il y a un an et 2.500 euros en 2015. En effet, alors que la production mondiale de beurre devrait augmenter en 2017 de 7.000 tonnes, la consommation, elle, « est attendue en hausse de 50.000 tonnes », d’où un « déséquilibre entre l’offre et la demande mondiale en matière grasse », explique Pierre Begoc, directeur des affaires internationales chez Agritel, le 26 octobre. Au niveau mondial, on redécouvre les vertus de la matière grasse, notamment du beurre. « Nous constatons cette mutation dans les pays asiatiques, avec le succès du croissant au beurre, illustre Matthieu Labbé. L’industrie de boulangerie-pâtisserie française en bénéficie avec 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires à l’export ».

Mais ce n’est pas cela qui explique la pénurie de beurre dans les supermarchés français. « La raréfaction de beurre dans les linéaires des GMS est aussi la conséquence de modes de contractualisation », explique Agritel. Les industriels sont incités à « aller chercher une meilleure valorisation à l’export plutôt que via des engagements à prix fixes avec la grande distribution française qui ne permettent pas d’ajustement de prix en fonction des cours mondiaux ».

Fin de non-recevoir des GMS

Depuis la loi de modernisation de l’Économie (LME) adoptée en août 2008, les fournisseurs doivent envoyer leurs conditions générales de vente (CGV) aux centrales d’achat des distributeurs avant le 30 novembre de chaque année. L’ensemble des déterminants du prix final facturé aux centrales d’achat doit être discuté avant une période limite fixée au 1er mars. « En cas de forte variation du prix en cours d’année, il est prévu des clauses de revoyure du contrat. Il y a obligation de renégociation, mais les parties ne tombent pas forcément d’accord », explique Hugues Beyler, directeur agriculture de la fédération du commerce et de la distribution (FCD).

Courant 2016, le prix du beurre avait déjà commencé à augmenter, mais pas suffisamment pour que les industriels changent leur stratégie commerciale. En revanche, en 2017, la flambée des prix s’est amplifiée chaque mois. Et les industriels ont reçu une fin de non-recevoir quant à une éventuelle renégociation des prix. Un petit nombre d’enseignes ont accepté de passer une hausse dans le courant de l’été, mais autour de 10 % seulement.

Fin des contrats sur le beurre MDD

Les fabricants de beurre s’approvisionnent en crème auprès des fabricants de yaourts qui utilisent du lait ½ écrémé (dont 60 % de la crème est extraite). « Au printemps, cette crème s’est retrouvée à un prix de marché de 7 €/kg d’équivalent beurre alors que la grande distribution n’acceptait pas d’acheter le beurre davantage que 4,50 €/kg au printemps puis 5 €/kg en été", explique Gérard Calbrix, directeur des affaires économiques de l’association de la transformation laitière française (Atla). Les fabricants de beurre ont alors assuré leurs contrats sur les marques nationales. En revanche, à partir du printemps, ils ont dénoncé leurs contrats sur les marques de distributeurs (MDD), « or, en France, quand on dénonce un contrat, on a une obligation de continuer à livrer pendant trois mois, ce qui nous a conduit jusqu’à l’été », poursuit-il. C’est pourquoi la crise n’est intervenue qu’à l’automne. Et les laiteries se sont tournées vers le marché spot et vers l’export, marché nettement plus rémunérateur. Ainsi, selon les dernières données des Douanes disponibles, en août 2017, les exportations françaises de crème conditionnée ont augmenté de 19 %, celles de beurre de 5 % et celles de poudre grasse de 6 % par rapport à août 2016.

Cette crise du beurre fait dire à André Bonnard, secrétaire général de la FNPL, que « rien ne change, nous sommes toujours dans la guerre des prix ». Selon lui, la LME oblige les fournisseurs à fournir le marché alors que les distributeurs ont le droit de ne pas réévaluer les prix. Les industriels leur font payer sur les marques distributeurs parce qu’aujourd’hui ils sont dans un rapport de force favorable sur la matière grasse. « Ils se comportent de la même façon que la grande distribution, analyse-t-il, avant le retour de baton mais au final, les dindons de la farce sont toujours les producteurs, alors qu’ils sont totalement hors du jeu. »

« La phrase de trop » de Stéphane Travert

Stéphane Travert a expliqué dans cet entretien qu’il avait fait parvenir un courrier le 30 octobre à l’interprofession laitière (Cniel). « Nous souhaitons que l’interprofession puisse entamer une discussion avec les producteurs, les distributeurs et les transformateurs pour permettre de sortir de cette situation. » Une déclaration qui est « la phrase de trop » pour la FNPL. « Le ministre est en dehors des réalités, s’insurge André Bonnard, de la FNPL. L’interprofession n’a pas le droit de discuter des prix, du fait du droit de la concurrence. Il ne s’agit en rien d’un problème interprofessionnel mais de relations commerciales entre deux types d’opérateurs », dont l’un – la grande distribution – ne fait d’ailleurs pas partie du Cniel. « Nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours, a réagi Gérard Calbreix, d’Atla. Système U et Auchan sont les deux enseignes les plus intelligentes et les plus réalistes par rapport au marché, mais c’est le plus extrême (Leclerc, ndlr) qui remporte chaque année 0,5 à 1 % de part de marché, ce qui tétanise tous les autres ».

Le 31 octobre au soir, le ministère de l’Agriculture assurait que les choses étaient en train de se débloquer, qu’outre Système U et Auchan, Carrefour avait aussi accepté des hausses sur les marques nationales et la MDD, et même que Leclerc « avait fait savoir qu’il allait faire un effort ».

« Que chacun prenne ses responsabilités »

Pour André Bonnard, le ministre de l’Agriculture regrette que ce dernier ait « sous la main un cas d’école » montrant les dysfonctionnements commerciaux et « qu’il n’en fasse rien ». Au contraire, au ministère, on assure avoir volontairement évité de convoquer tous les acteurs pour trouver une solution venant d’en haut et « reprendre le même schéma : crise, réunion, règlement temporaire du problème et re-crise trois mois plus tard », l’idée étant « que chacun prenne ses responsabilités » comme le répète inlassablement Stéphane Travert. « Nous sommes favorables à la prise en compte du coût de production. Ceci doit s’accompagner d’une réelle transparence de la part des industriels, notamment sur le mix produit », insiste Hugues Beyler de la FCD qui demande aussi d’intégrer l’interprofession laitière. C’est dans cet esprit qu’une charte devrait voir le jour, engageant les producteurs, les transformateurs et les distributeurs à respecter « l’esprit des États généraux » dans les prochaines négociations commerciales, faute de texte législatif. La signature serait imminente. Esprit des États généraux, où es-tu ?

Des plaquettes de beurre européen dans les rayons

Lors de leurs opérations dans les supermarchés, les agriculteurs membres de la FNPL ont constaté la présence de plaquettes de beurre d’origine Union européenne dans des magasins Leclerc. Pourtant ce beurre, s’il est acheté sur le marché libre, doit être nettement plus cher que celui acheté dans le cadre des contrats négociés avec les industriels français. Pour André Bonnard, « Leclerc applique de la revente à perte » et « préfère acheter du beurre européen plutôt que d’accepter des hausses de prix en France ». « Leclerc démontre ainsi qu’il est capable de perdre de l’argent sur un produit et sacrifier ses marges, tout cela pour préserver son dogme des prix bas », commente le responsable syndical. La FNPL souligne aussi la présence de beurre européen chez les discounteurs tels que Leader Price, Lidl et Aldi.

La crise sur le beurre risque de se reproduire chaque année, selon Atla

Pour Gérard Calbreix, directeur des affaires économique de l’association de la transformation laitière française (Atla), la crise à laquelle on a assisté sur le beurre cet automne risque de se reproduire chaque année. « Depuis janvier 2017, les industriels sont tenus d’indiquer sur le beurre l’origine de celui-ci. Or, la France produit annuellement 450 000 t de beurre, elle en a importé 200 000 t et exporté 100 000 t en 2016. La France est donc déficitaire de 100 000 tonnes, et cette situation est structurelle, explique-t-il. De plus, la grande distribution a imposé dans ses cahiers des charges l’origine France pour les marques de distributeurs (MDD) » D’autant que de nombreux fabricants en boulangerie-pâtisserie se sont aussi engagés à incorporer dans leur recette du beurre local (Bretagne, Charentes Poitou…) ou du beurre frais (ce qui impose une proximité). Jusqu’alors, les industriels s’approvisionnaient en crème d’autres pays (Irlande, Pays-Bas, Finlande, etc.) notamment pendant les périodes creuses de lactation, que l’on retrouvait surtout dans le beurre MDD. « Une origine France à 100 % pour les MDD, ce n’est pas tenable ! », considère Gérard Calbreix.

Beurre : ruptures de stocks de 30 % dans les supermarchés du 16 au 22 octobre

Selon une étude le cabinet Nielsen, « les risques de pénuries (évoqués) dans les médias ont entraîné une forte accélération des ventes, qui s’explique notamment par la volonté de stockage des consommateurs. » L’étude, basée sur les ventes effectives des distributeurs, montre que plus d’un tiers de la demande des grandes surfaces n’a pas été satisfait entre le 16 et 22 octobre, contre des ruptures de stocks de 21 % la semaine précédente. Conséquence directe de ce manque de beurre dans les rayons : les ventes de margarine, qui étaient en baisse sur l’ensemble de l’année, ont progressé de 15 % en volume, et de 12 % en chiffre d’affaires, sur la même semaine. Et d’une façon générale, on a assisté à un bon de la demande pour l’ensemble des corps gras (beurre, margarine, crème fraîche, etc.), constate le cabinet, qui parle d’une hausse de 5,4 % des prix en octobre.

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