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Suite aux Etat généraux de l’alimentation, pour les prix, « ne compter que sur nous »

Le 28 septembre à Ecuisses, le conseil de l’agriculture de Saône-et-Loire s’est réuni pour faire un retour sur les Etats généraux de l’alimentation (EGAlim). Quelles sont les avancées pour l’agriculture et surtout comment en faire un levier pour améliorer le prix de vente des produits agricoles ? Pour répondre à ces questions capitales, Hervé Lapie, administrateur à la FNSEA est revenu sur ce dossier, dont il a en partie la charge au national.

Le président de la FDSEA de Saône-et-Loire, Bernard Lacour rappelait d’emblée « l’esprit » initial des Etats généraux de l’alimentation (EGAlim) : « que les agriculteurs tirent un meilleur revenu » de leurs productions. Cependant, l’éleveur s’interrogeait – tout comme le reste de la profession – sur « comment transformer – concrètement dans nos fermes - en loi cette intention » au vu de la tournure des débats parlementaires et des projets de loi successifs. Le directeur de la FDSEA de Saône-et-Loire, Thierry Igonnet indiquait les trois principales mesures envisagées : la construction du prix « en marche avant » avec des indicateurs, l’encadrement des promotions et du seuil de revente à perte et enfin la contractualisation.

Les ennemis de mes ennemis sont ?

L’administrateur de la FNSEA en charge du dossier EGAlim, Hervé Lapie donnait clairement son point de vue sur la nécessité pour la profession de s’organiser et de ne compter toujours que sur elle-même. « Il ne faut pas se raconter d’histoire, on ne va pas fixer des prix (de vente, NDLR) », tranchait cet agriculteur de la Marne. Mais pour cet éleveur de porc, les EGAlim n’ont jamais été imaginés dans ce sens. « La porte s’est ouverte sur le sujet de la rémunération des agriculteurs. On y a mis le pied. A nous maintenant de ne pas baisser les bras pour ne pas la voir se refermer ». Il observe que les Français soutiennent leurs agriculteurs dans ce combat d’une plus juste rémunération de leur travail. Un mouvement suivi par les pouvoirs publics et pour la première fois, peut-être, par les grandes enseignes de distribution elles-mêmes. Pas par bonté mais par intérêt… comme toujours. En cause, la démocratisation des ventes sur Internet qui rebat les cartes. Les grandes enseignes de distribution (GMS) perdent des parts de marché sur les ventes d’électroménager (gris et blanc) ainsi que sur le prêt à porter. « Depuis 30 ans, la profession agricole a toujours perdu face au cartel de la grande distribution qui représente, pour nos produits, 80 % des ventes. Là, ils voient arriver Google, Amazon, Uber… sur leurs marchés. Est-ce qu’il n’y aurait pas un "deal" à faire sur l'alimentation pour sécuriser une partie de nos revenus ? J’ai l’impression que de nouvelles relations se créent déjà avec eux, avec les industriels ou encore les bouchers et charcutiers ». Effectivement, les éleveurs de Saône-et-Loire « engagés » valorisent plusieurs de leurs animaux en direct auprès de petites et moyennes surfaces. Pour, Jean-Philippe Nivost, « on sait qu’on ne va pas imposer nos prix mais il nous faut les construire ».

4,65 €/kg la vache R=

Pour Charolais Horizon, Didier Touillon rappelait en effet que seule la loi des marchés prévaut. « Les GMS restent des clients. Elles savent très bien faire leur travail et derrière, elles font tourner nos entreprises ». Pour Global cette fois, Yves Largy confirmait ce fait et allait plus loin, lui qui a participé au national au groupe de travail sur les coûts de production et la contractualisation. « Pour arriver à une rémunération équivalent à deux Smic, on est tombé d’accord sur un prix de 4,65€/kg pour une vache R=. Ceci dit, même avec une telle contractualisation, si les GMS ne signent pas, tout cela ne servira à rien, donc, derrière, on ne pourra pas proposer ce contrat à nos adhérents ». En effet, il ne faut pas être naïf, les centrales d’achat continueront de faire jouer la concurrence, y compris à l’international, là où la loi EGAlim ne s’appliquera pas.

Tous tombaient d’accord : « il ne faudra compter que sur nous ». Sans rien attendre de la loi ou de l’Etat ou de l’Europe.

Organiser les filières

Pour le président de la section bovine de la FDSEA, mais au nom de toute les filières, Christian Bajard partageait ces craintes sur les « coûts de production : par région ? par race ?… ». Non, pour lui, le vrai combat aujourd’hui est de « contraindre l’Etat à rentrer dans la réorganisation » des filières. Le président de la Fédération des caves coopératives de Bourgogne, Marc Sangoy rappelait que la viticulture a du « se bagarrer » de longue date pour organiser la valorisation de sa production jusqu’à être – dans une certaine mesure – « partenaire » des négociants, voir des GMS.

Un combat permanent qui vaut aussi pour les coûts de production, en évolution permanente, en amont comme en aval. « Quand l’élevage allait mieux, les prix de nos charges ont augmenté aussi vite », regrettait Christian Picard, éleveur. Un constat qui vaut dans toutes les filières, y compris pour le patrimoine bâti.

Emmener tout le monde

Reste des éléments structurants comme l’encadrement de la production en fonction des marchés et les signes de qualité ou autres mentions valorisantes (local, circuit court, sans-gluten…). En plus de la limitation de la production des raisins dans les cahiers des charges collectifs des AOC, la dernière montée en gamme des vins de Bourgogne s'est par exemple opérée à partir d'un constat réciproque. Après plusieurs crises climatiques successives, les caves, domaines et maisons devaient trouver un moyen de maintenir leurs chiffres d'affaires. La sécheresse va-t-elle rassembler en ce sens les autres filières ?

Bernard Lacour redisait le dilemme toujours persistant de la réforme de la Pac de 1992 qui a « entrainé les agriculteurs vers des filières de volume là ou on a maintenant besoin de filières avec des marges et non plus de volume ». Pour Hervé Lapie, « il y en a marre que celui qui reste, entre voisins, soit le plus compétitif. La FNSEA veut emmener tout le monde au dessus des prix de production », insistait Hervé Lapie, ramenant au centre du débat les seuils de revente à perte et l'encadrement des promotions. Pour la profession, le seul indicateur qui doit ressortir de ces EGAlim devra être… « le nombre d’installations » dans les années à venir. Le seul véritable indicateur prouvant véritablement que l’agriculture a retrouvé sa bonne santé.

La loi Agriculture et Alimentation est adoptée

Le 2 octobre, les députés ont adopté, en lecture définitive, le projet de loi Agriculture et Alimentation avec 227 voix pour et 136 voix contre. «Nous avons adopté des mesures fortes pour réformer radicalement le modèle agricole et alimentaire français, s’est félicité le rapporteur Jean-Baptiste Moreau. À nous tous maintenant de (nous) saisir des outils que nous avons construits pour l’appliquer efficacement dans les champs, les coopératives, les box de négociations commerciales et dans les supermarchés ». Même son de cloche du côté du ministre de l’Agriculture: « 8.000 amendements examinés. 200 heures de débats. C’est un beau parcours », s’est-il félicité.

Les ordonnances seront déterminantes

Réagissant à l'adoption du projet de loi Agriculture et Alimentation le 2 octobre, la présidente de la FNSEA Christiane Lambert rappelle que « les ordonnances seront déterminantes » pour la mise en place du volet économique du texte. En particulier celle concernant le prix abusivement bas, qui doit encore être mise en concertation, étaye Patrick Bénézit, secrétaire général adjoint. Par ailleurs, « nous regrettons que l'observatoire des prix et des marges ne puisse pas établir les références de coût de production », commente Patrick Bénézit. Mais « il y a aura nécessité de revenir inéluctablement sur ce sujet, et rapidement dans certaines filières. Car sans indicateur, c'est toute la mécanique du projet de loi qui est mise à mal ». Globalement, « nous souhaitons que la loi s'applique malgré ce bémol », commente Patrick Bénézit. Réagissant à la lettre envoyée la veille par Michel-Edouard Leclerc au Premier ministre, Christiane Lambert explique que « si l'indicateur de satisfaction est le niveau de colère de l'enseigne Leclerc, nous serons satisfaits ». La présidente de la FNSEA veut enfin souligner la « qualité des débats pendant les Etats généraux de l'alimentation, pendant lesquels les français ont dit qu'ils voulaient davantage de qualité et de local. »

Une loi qui ne va pas assez loi

En réaction au vote de la loi Agriculture et Alimentation par les députés le 2 octobre, Jérémy Decerle regrette « une loi qui ne va pas assez loin pour garantir le revenu des agriculteurs » et « ne lâchera rien » sur l'application « du minimum » qui a été voté. Le président des Jeunes agriculteurs avertit qu’il sera « vigilant » vis-à-vis de la rédaction des ordonnances qui devront être efficaces et prévoir des sanctions, notamment pour celle relative aux prix de cession abusivement bas. Avec l’ouverture des prochaines négociations commerciales, il sera « intransigeant sur le comportement des différents acteurs des filières » et n’exclut pas « d’agir » si nécessaire.

Leclerc veut repousser l’ordonnance sur le SRP

Bien que résolus à faire « tout pour être les meilleurs élèves des Etats généraux de l'alimentation », les centres Leclerc demandent, dans une lettre de leur p.-d.g adressée au Premier ministre le 1er octobre, « à ne pas pénaliser les consommateurs en instaurant ces mesures [relèvement du seuil de vente à perte, N.D.L.R] avant les fêtes de Noël ». La hausse des prix sur les grandes marques n’a rien à voir avec les revenus des agriculteurs, explique Michel Édouard Leclerc. « Espérez-vous sincèrement que les actionnaires américains, chinois ou russes de ces multinationales […] sont à ce point concernés par le niveau de vie des agriculteurs français? », demande-t-il alors qu'il regrette ne pas trouver d’explication au «ruissellement» des marges vers le monde agricole. Ces propos suivent les déclarations du ministre de l'Agriculture Stéphane Travert, la veille, qui a accusé le patron de Leclerc de prendre « les consommateurs en otages ».

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