Elevage

Trois questions à Jean-Pierre Fleury sur ce qui se joue à Bruxelles... et en France

Interview par nos confrères de Terres de Bourgogne du président du groupe de travail Viande bovine au Copa-Cogeca.

Terres-de-Bourgogne : L'Europe semble avoir perdu sa boussole, alors que vous venez d'être reconduit à la présidence du groupe de travail Viande bovine du Copa-Cogeca, quel regard portez-vous sur l'attitude actuelle des institutions européennes à Bruxelles ?

 

Jean-Pierre Fleury : Le mot qui caractérise le mieux la période actuelle c'est "Incertitude", personne ne sait de quoi demain sera fait. La Commission a perdu ses belles certitudes. Comme le Parlement et le Conseil des ministres, elle semble en état de choc face à la colossale émergence de la Chine, au déstabilisant Donald Trump avec son "l'Amérique d'abord", aux bouleversements dans les Etats d'Amérique du Sud, à la montée des populismes et des nationalismes en Europe et dans le monde... En un mot, le renversement des équilibres politiques et commerciaux mondiaux semble tétaniser les institutions européennes. Pourtant, nous n'avons jamais autant eu besoin d'Europe, car si on perd l'esprit communautaire européen, nous n'existons plus, car chacun des pays européens ne pèse pas lourd sur l'échiquier mondial. L'objectif premier c'est donc de préserver le budget européen. Sur ce sujet, il semble qu'on s'oriente vers une transition budgétaire, car l'échéance des élections européenne paralyse le système de décision. Ce dispositif transitoire devrait se caller sur le budget actuel d'ici 2020. Pour ce qui concerne la future PAC, le gouvernement français semble enfin sortir du bois, en présentant ses nouvelles orientations. Heureusement, la profession a fait bloc pour combattre vigoureusement la dérive annoncée vers une renationalisation partielle du budget de la prochaine PAC. Vu l'état des finances nationales, les agriculteurs français avaient tout à perdre... Rien n'est réglé cependant, la Pac va rester commune mais la commission européenne a marqué des points, car chaque Etats membres devra déposer une liste de ses priorités.

TdB : Au sein de la communauté européenne, la fracture semble s'accentuer entre les Pays du Nord et les autres, comment la France peut-elle sortir par le haut de cette situation ?

J-P Fleury : Il n'y a pas d'autre alternative que de soutenir l'innovation et la recherche, depuis longtemps les pays du Nord de l'Europe travaillent à des alternatives et à des stratégies d'évitement des impasses actuelles. Nous devons reprendre l'initiative en France et définir des stratégies à long terme, afin de bâtir l'agriculture de demain autour d'un pacte sociétal et environnemental partagé. Personne n'est opposé à la transition écologique, mais il faut qu'elle s'accompagne d'une amélioration du revenu et du quotidien des exploitants agricoles. Pas question pour les représentants professionnels de reculer sur ce point, car il est insupportable de ne pas pouvoir vivre décemment des fruits de son travail.

TdB : L'ordonnance dite du prix abusivement bas devrait pourvoir amener une inversion dans la construction du prix, cela suffira-t-il pour ramener quelque sérénité dans les élevages ?

J-P Fleury : Le dogme des prix bas, partagé entre les différents gouvernements et la grande distribution a produit des effets délétères au sein de la filière. Le système a déraillé et les éleveurs en paient les pots cassés. La profession  a engagé un énorme travail en profondeur pour faire évoluer le droit de la concurrence à Bruxelles à l'avantage des éleveurs, mais le problème n'est toujours pas réglé du fait de la forte résistance de l'aval. Sans parler de l'hallucinante pression de la grande distribution sur les services de Bercy. Si les Etats généraux de l'alimentation échouent, cet échec incombera à l'irresponsabilité de l'aval, entreprises et grande distribution confondus dans cet échec. Nous en saurons plus le 18 décembre, date à laquelle va se jouer la mise en place du mécanisme de la contractualisation inversée avec la promulgation de l'ordonnance du prix abusivement bas. Dans le cas d'une décision positive, nous appelons toutes les organisations de producteurs, commerciales comme non commerciales, à travailler ensemble pour repenser la construction du prix. Il va falloir être attentif à ne pas se louper, car les enjeux des mutations en cours sont déterminants pour l'avenir de l'élevage français. Heureusement, des projets émergent un peu partout dans des fermes qui innovent, font évoluer leurs pratiques agronomiques, trouvent des solutions et gagnent en résilience... Côté marché européen, la France est confrontée à une compétition pure et dure sur la viande bovine, raison de plus pour monter des projets qualitatifs, en s'appuyant aussi sur  le label Charolais de Bourgogne. Des mutations sont en cours, mais ce que nous inscrivons au fronton de toutes les initiatives c'est d'abord de privilégier le revenu des producteurs, ce qui exige une réelle inversion de la construction du prix en repartant de la base, l'éleveur, car il est insupportable que les éleveurs restent la variable d'ajustement d'une filière qui doit arrêter de tirer sur une corde prête à casser.

Propos recueillis par Anne-Marie Klein

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